Métaphysique de l'infime
LES MINIATURES DU PEINTRE QU RU![]()
Dans un grain de sable voir un monde
Et dans chaque fleur des champs le paradis;
Faire tenir l'Infini dans la paume de la main
Et l'éternité dans une heure...
William Blake.
Il y a sans nul doute une fascination ancienne pour la miniature.
En témoignent les oeuvres d'art connues sous ce nom en occident et appréciées
depuis le moyen-âge comme autant de défis à la technique
et à la perception. Des enluminures exquises des Très
Riches Heures de J. de Berry aux portraits minuscules
exécutés par Jean Clouet à la Renaissance, ou Rosalba Carriera
au XVIIIe siècle, on aurait pu croire que les limites de cette forme
d'expression avaient été atteintes. C'était oublier un
peu vite les infinies ressources de l'ingéniosité humaine...
LE CONCOURS DU JOURNAL ILLUSTRÉ.
En 1895, les rédacteurs d'un journal parisien s'avisèrent d'organiser l'un de ces concours dont les lecteurs de cette fin de siècle étaient friands : il s'agissait d'envoyer au journal la carte postale qui contiendrait le plus grand nombre de mots... Le résultat dépassa de loin les espérances des plus optimistes, et l'on fut éberlué par les centaines de réponses qui affluèrent à la rédaction. Une surprise plus grande encore attendait les organisateurs : le Roumain Soler, qui s'intitulait lui-même roi des micrographes, avait réussi l'exploit de recopier la totalité du journal sur sa carte postale, soit 48 000 mots ou l'équivalent de quatre pages du Monde !
UNE MYSTÉRIEUSE CARTE DE VISITE...
Soler fut bien sûr déclaré
vainqueur. Convié à se présenter au journal pour recevoir
son prix, notre Roumain continua d'étonner son monde ; ayant fait passer
au Rédacteur en chef une carte de visite entièrement vierge, il
feignit ensuite de ne rien comprendre à l'étonnement de ce dernier
: muni d'une loupe à très fort grossissement, il lui fit voir
sur la tranche de ladite carte un texte qui contenait non seulement son nom
et son adresse, mais aussi un long poème de Victor Hugo... Le tout écrit
si finement, que les lettres n'occupaient qu'un tiers de l'épaisseur
et se confondaient avec le grain même du carton.
Ce nouveau tour de force valut à Soler un court moment de gloire. Soutenu
par le journal, il exposa au Salon de la même année un petit portrait
(1) joliment dessiné
de Casimir-Périer qui fit courir le Tout Paris ; ce que l'on prenait
à l'oeil nu pour des traits de plume était en réalité
un calligramme constitué de 62 000 lettres (soit 44 pages de texte serré)
racontant la biographie du Président, celle de son père et même
de son grand-père...
En pendant à ce portrait, et selon un procédé identique,
on pouvait admirer celui de Léon XIII, avec le texte de toutes les encycliques
publiées par le Souverain
Pontife !
DE PLUS EN PLUS FORT.
Ravi d'exhiber ses trésors et d'augmenter sa renommée, Soler montra aux curieux plusieurs grains de blé sur lesquels on pouvait déchiffrer, au microscope seulement, la Parabole du Semeur, celle du Fils Prodigue ou tel autre morceau choisi... Quoique ayant distribué ses grains de blé à beaucoup de célébrités européennes, rapporte M. Guy Tomel, l'un des journalistes qui rencontra le phénomène, ce curieux artiste en a reçu peu d'argent, mais beaucoup de réponses flatteuses. Il les a collectionnées dans un bel album et nous en présenta une du ministre de la guerre, auquel il avait offert, sans succès d'ailleurs, ses services pour les correspondances secrètes. Cette lettre comporte, comme toutes les missives administratives, une manchette imprimée, un libellé et une signature, ornée dans l'espèce d'un paraphe magistral. En lisière de ce paraphe, sur une seule ligne courbe de trois ou quatre centimètres, le destinataire avait reproduit... tout le contenu de la lettre, manchette, formules administratives et signature du chef de cabinet !
PAR LES RUELLES DE LIULICHANG.
Il semble difficile d'aller plus loin dans cette gageure lancée au minuscule, mais aussi, convenons-en, à l'inutilité... Guy Tomel, déjà cité, ne s'y était point trompé, lui qui regrettait que le roi des micrographes n'eût mis plutôt ses mains au service de la chirurgie ou oeuvré, même comme sous-ordre (sic), dans un laboratoire... Il n'était pas trop tard pour s'orienter de ce côté, ajoutait perfidement le chroniqueur, puisque Soler avouait lui-même avec un peu d'amertume que s'il avait bonne vue, il n'avait encore jamais aperçu, hélas, le commencement de la fortune...
Le peintre chinois Qu Ru, employé actuellement
au Musée Provincial du Shaanxi, à Xian, surpasse le héros
de cet épisode sur bien des points. Issu d'une famille de lettrés,
il se passionna dès l'enfance pour la peinture et la calligraphie, au
point d'étudier avec les plus grands maîtres de l'époque.
Et s'il se souvient avoir été fasciné, enfant, par le chapelet
d'un moine bouddhiste dont chaque grain représentait un arhat (2) finement sculpté, ce n'est qu'en
1953 qu'il se dédia exclusivement aux miniatures. En
me rendant à Pékin pour la première fois, raconte-t-il, je découvris dans
les ruelles de Liulichang (3) une boutique où étaient exposés deux morceaux
d'ivoire, gros à peine comme des pois, sur lesquels étaient peintes
et gravées de magnifiques peintures. Dès lors, je n'eus de cesse
de rencontrer l'artiste responsable de ces merveilles pour devenir son disciple. Ce fut effectivement Chen Jing-yi, l'artiste en question, qui lui
enseigna l'art difficile de la micro-gravure. Mais plus que les rudiments d'une
technique bien particulière, Chen Jing-yi apprit au jeune Qu Ru à
connaître et à préserver une tradition qui menaçait
alors de se perdre pour jamais.
UN APPRENTISSAGE SOLITAIRE ET FORCENÉ.
Comme on a pu le constater sur les écailles de tortues découvertes dans la province du Shaanxi, la miniature est une forme d'expression vieille, en Chine, de trois mille ans ; une tradition de gravure et de sculpture qui s'est perpétuée au fil des dynasties jusqu'à la révolution de 1949, et dont les musées conservent encore quelques-unes des plus belles réussites. Vouée aux gémonies par le pouvoir communiste, comme toutes les activités "non productives", l'art de la miniature n'avait plus désormais d'existence licite.
Bateau
sculpté dans une olive de pierre, avec fenêtres mobiles (1,5 cm
x 3,4 cm). A l'intérieur, se trouvent des sièges, une table mise
et huit figurines représentant les personnages de L'Ode
sur la falaise rouge. Sur la coque, l'artiste a gravé
son nom, la date et... le texte complet du célèbre poème
de Su Dong-po.
Oeuvre de Ch'en Ch-chang, 1737 (Musée National de Taipei).
De retour à Xian, Qu Ru n'eut de cesse de s'appliquer à la micro-gravure,
avec le seul objectif de se rendre digne du legs qui lui avait été
transmis. Il gravait pendant ses heures de loisir, c'est à dire essentiellement
durant la nuit. Tout son maigre salaire passait dans l'acquisition des matériaux
nécessaires à l'exercice de sa passion : ivoire, jade, porcelaine,
agate... aucune matière ne lui fut indifférente, et il fit en
sorte de les dominer toutes. Même durant la Révolution Culturelle
(1966-1976), lorsqu'il fut contraint, à l'instar de millions de Chinois,
de se rééduquer à la campagne, Qu Ru continua de s'exercer
; il gravait en secret le fer de ses outils, les ustensiles de ménage,
et jusqu'aux os de boeuf qu'il lui arrivait de trouver sur son chemin...
Durant les trente années que dura cet apprentissage solitaire et forcené,
il acquit une parfaite maîtrise de son art ; et en 1983, à l'âge
de 56 ans, lorsqu'il lui fut enfin permis d'exposer ses oeuvres sans danger,
ses contemporains découvrirent un artiste en pleine maturité :
Qu Ru était capable de graver et de peindre n'importe quel sujet sur
des pièces d'ivoire plus petites que des grains de riz ou même
de millet ; il pouvait reproduire à l'identique les tableaux ou les calligraphies
les plus célèbres de la tradition chinoise ? il suffira de mentionner,
par exemple, ce morceau d'ivoire de 5mm où l'on peut lire, au microscope,
les 400 caractères de La Déesse du tombeau
oriental, la fameuse calligraphie de Huai-Su (4), respectée jusque dans ses moindres
détails...
Qu Ru préfère, cependant, laisser libre cours à son imagination
et tenter de faire oeuvre véritable, tout en s'inspirant de la grande
tradition picturale de son pays : De même qu'un
traducteur ne saurait accomplir correctement sa tâche avec la seule connaissance
de la langue et sans celle de la littérature,
aime-t-il à répéter, graver sur
des objets miniatures, requiert un solide bagage en histoire de l'art, tout
autant qu'un savoir technique de la gravure. Quant à moi, je veux créer
des oeuvres qui soient capables de résister au temps... et à l'agrandissement.
L'ART DE COUPER LES CHEVEUX EN TROIS.

Récemment, Qu Ru a réussi à graver sur des cheveux. Et
comme l'un de ses admirateurs s'étonnait devant lui de la difficulté
d'une semblable prouesse, il a eu cette réponse admirable : Ce n'est pas si extraordinaire, quand on sait que je les coupe
d'abord en deux dans le sens de la longueur...
Qu Ru fabrique lui-même ses instruments de travail et grave à l'oeil
nu. Le microscope, précise-t-il,
agrandit aussi la pointe ou le pinceau, ce qui complique
la tâche au lieu de la rendre plus facile. D'ailleurs, la micro-gravure
ne repose pas sur la vue, mais sur la sensibilité des terminaisons nerveuses
et l'expérience du graveur. Avant de commencer
à graver ou à peindre, Qu Ru prépare cette phase finale
avec un très grand soin ; il pense longuement à son dessin et
à sa composition, puis s'entraîne inlassablement sur divers matériaux
jusqu'à être capable d'écrire ou de dessiner les yeux fermés.
La gravure proprement dite ne lui prend ainsi que quelques minutes. Mais si
la micro-gravure demande une extrême dextérité, que dire
alors du coloriage qui nécessite de repasser exactement sur les traits
incisés? Qu Ru se sert à cet effet d'un seul poil du plus fin
des pinceaux, qu'il divise en trois et dont il utilise chaque tiers individuellement...
UN EXERCICE POUR ACCÉDER A LA VÉRITÉ...
Bien que Qu Ru puisse être comparé
sans rougir au Roumain Soler pour ce qui est de la minutie, il s'en démarque
toutefois sur un point essentiel : celui des motivations. Car si le roi des
micrographes n'était qu'un habile artisan de curiosités, pressé
de monnayer le résultat frivole de ses efforts, Qu Ru est au contraire
un véritable artiste, possédé par son art et imprégné
d'une philosophie qui se rapproche à bien des égards de la métaphysique
du Zen ou du Tao : son labeur est une ascèse, ses oeuvres autant de Haïku
(5) visant au perfectionnement
de soi et à la beauté pure. La pratique de l'infime n'est pour
lui ni un but ni un moyen, mais un exercice spirituel permettant d'accéder
à la félicité. Ainsi, nous dit J.L Borges, le maître zen
dans le maniement de l'arc décoche sa flèche dans l'obscurité
et atteint le coeur de la cible, mais cela est moins important que la discipline
mentale qui a précédé l'exploit...
Dernièrement, un homme d'affaire de Hong Kong a proposé à
Qu Ru plusieurs millions de dollars pour le prendre sous contrat et commercialiser
ses oeuvres. Avec la modestie qui le caractérise, le vieux peintre a
refusé poliment : Tout le monde connaît
l'utilité de l'utile, a-t-il murmuré
en citant Lao Tseu, mais personne ne connaît
l'utilité de l'inutile, et cette connaissance, sachez-le,
n'a pas de prix.
Jean-Marie Blas de Roblès
(1). (20cm
x 15cm)
(2). Désigne
les religieux bouddhistes parvenus à la sainteté parfaite. Les
arhats sont ainsi vénérés au même titre que les saints
dans la religion chrétienne.
(3). Ancien
quartier des antiquaires à Pékin.
(4). Dynastie
Tang.(618-907 Ap. J-.C)
(5). Court
poème japonais de dix-sept syllabes. Un haïkaï, écrit R.H. Blyth, exprime une illumination
passagère dans laquelle on voit la réalité vivante des
choses.