I
Car je célèbre l'homme et le songe qui va, la sandaraque
aux aisselles d'écorce des cyprès, les marbrures de la chair,
et le colostre bleu qui perle et glisse sur la courbe lustrée d'une
poitrine endolorie.
Anniversaires de latex sur le tronc lisse du figuier, ialèmes
doux de myrrhe et qui adhèrent à nos doigts comme un signe
de noce après l'enlacement du dieu.
Cantates pour les yeux sous l'écran de leurs ongles, aquarelles
conçues pour la jouissance de l'écoute, et que les premiers-nés
perçoivent à la lisière de l'esprit.
Car je célèbre l'homme et je fête les havres désappris.
Eloge à celle qui ourdit, à cette femme en nous, tissant
l'étoile hâve au grenier rouge de l'organe,
et qui penche la tête et qui sourit,
soutenant de ses mains l'orbe brûlant de tout un monde à devenir.
Ah, fi de votre mètre, nous faisons fi de la mesure! Vous ne régnerez
pas, silence, en lieux de sacre et de bombance!
Pour toi, le deux-fois né, qui nous offrit le présent rare
d'une genèse sans durée, voici : je commémore l'aile
et le fou de Bassan qui perce d'un blanc pur l'amnios de la mer. Et c'est
sur notre peau la pluie inverse d'une eau verte.
Car je célèbre l'homme et le songe qui va, la sandaraque
aux aisselles d'écorce des grands arbres et la danse armillaire d'un
ventre tiède qui respire, semblable sur la terre au déferlement
lent d'une vague atlantique.
II
Agonothète, bois et officie! Les jeux sacrés attendent, la
nuit brûle nos joues d'une rougeur secrète, et la lune se montre
en deçà des collines.
Oasis : île couverte de verdure, désert de palmes où
viennent s'apaiser les vagues jaunes des dunes de Libye.
Tu fis naufrage, ami, sur notre continent, et nul ne t'épargna qui
ne vit rien d'étrange sur ton visage d'étranger.
Sauvage fut la neige qui t'accueillit sous la léproserie des ponts,
sauvage la ville et sa plèbe très blanche de bêtes policées,
sauvage l'hôte, et sauvage la terre qui le portait.
Harmatan : vent frais d'Afrique, et sur ta nuque le baiser froid des
vierges de Carthage.
Pour tes épaules, une tunique de Byssus, tissée par nos
enfants des larmes rouges d'un murex ; pour tes reins, une ceinture de cheveux;
du lierre pour ton front, et du vin de Samos pour endormir en toi le monstre
de céans.
Car le dédale est en nous-mêmes, et son issue blessure au flanc
du Minotaure.
Gymnopédie : danse à Lacédémone, et nus ceux
qui la dansent.
Tu pars, ami, et nous teindrons de sang les pierres blêmes de l'autel.
Mais, viens, danse encore avec nous, chante et réjouis-toi!
El Hûd est accordé, ta coupe pleine, et les muscles de nos
tambours se tendent vers l'effort.
Toute une éternité jusqu'au matin! Nous n'en saurions venir
à bout...
Alors, viens, étouffons dans le vin la tristesse des hommes. Souris,
l'ami, souris...
Tu pars, mais nous te recevons.
Agonothète, bois et officie! Les jeux sacrés attendent,
la nuit brûle nos joues d'une rougeur secrète, et la lune se
montre au-delà des collines.
III
Et puis l'énigme sur nos paume... Cicatrices de blessures à
naître, oracles de la chair gravés en creux par les eaux fortes
du mystère...
Devin, déchiffre nos caresses, dis-nous si tu le peux où
prend sa source le Nil de nos mains. N'ai crainte ni de nous effrayer ni
de nous décevoir, car notre attente n'a point de signe, et telle
est notre faim que rien ne lui saurait venir en répulsion.
C'est au pancrace que je suis le plus fort, lorsque ma main se ferme
et que je mets un point à la phrase du monde!
Caractères de plomb sur le cuir fauve des bandelettes, pointillés
de lumière et qui s'impriment en absence sur la face du texte.
Cousues d'oursins les lèvres de la page, brodées de crabes
rouges et de coquilles évidées. Ferrailles de l'écrit,
barbelés d'encre et qui laissent sur elle comme une rouille de l'instant...
Je chante, ivre de race et jaloux de la mort. Qui chante ne meurt pas!
Les dieux dansent encore sous la surface de la mer, ils hésitent,
ils tournent, pris de doute, devant ce piège d'hommes qui barre leur
chemin.
A nous de battre l'eau et de jeter sur eux, comme autant de mots justes,
les galets noirs de la rive. Car ce sont eux qui chantent dans le chant,
et que nous distinguons en lui, comme à l'entrée d'une madrague
des formes floues et athlétiques.
IV
S'oublier, se nier dans le chant, pour retrouver la mémoire des choses.
Revêtir, contre l'usure des jours, l'armure d'écailles du saurien.
Je fais la bête, comme on fait le dos rond, et pour un court instant
j'accueille en moi la préhistoire de l'esprit.
L'ami se terre, il se cache en lui-même et regarde les autres derrière
les grilles d'os de sa peine : sa langue, un noeud de chanvre et qui se
souque dans le rire ; son coeur, un coquillage où l'on entend battre
la mer.
C'est autre chose en lui qui s'offre et remercie. C'est autre chose, et
de plus digne et de plus vrai, qui fait pour eux le signe de l'ami.
Rétablie par nos soins, cette inscription sur la stèle
du siècle :
Passant, l'immonde seul est sans limite, et les hommes ont pesé sur
ma vie plus que la terre ne m'accable à présent.
Illisible le jeu des astres, illisible la mer où le temps se démontre
en runes corallines.