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Quatre poèmes de José Carlos
Becerra
José
Carlos Becerra est né en 1936 à Villahermosa, dans la région
marécageuse du Tabasco (Mexique). Il a trouvé la mort trente-quatre
ans plus tard, dans le ravin que longeait une route des environs de Brindisi,
au cours d'un voyage en Europe qui l'aurait conduit jusqu'aux Cyclades.
Il avait eu le temps de voir paraître Parole obscure (1965),
mince ouvrage mûri dans le deuil de sa mère, puis Récit
des événements (1967) ainsi que d'autres poèmes
dans de nombreuses revues ou anthologies mexicaines. Presque aussitôt
après sa mort, José
Emilio Pacheco et Gabriel
Zaid réuniront l'essentiel de ses écrits sous le titre
L'automne parcourt les îles (Era, 1973 ; rééd.
1981, 1984, 1991), préfacé par Octavio Paz (Les doigts
dans la flamme).
Alvaro Ruiz Abreu lui a consacré un important essai biographique,
La ceiba
en llamas,
Vida
y obra de José Carlos Becerra (Cal y arena, 1996).
En traduction française, une douzaine de poèmes extraits de
Récit des événements ont paru récemment
dans les revues Po&sie (n°76), NRF (n°525), Digraphe
(n°78) et L'Odyssée (n°2 et n°3).
Bruno Grégoire
Extraits de Récit des événements recueil traduit de l'espagnol
par
Bruno Grégoire
& Jean-François Hatchondo
Songe de Noël
Le hasard des perforations
Béthanie
Les règles du jeu
SONGE DE NOËL
De quel ordre nous prévalons-nous ?
De quel ordre divin nous prévalons-nous ?
Quel mouvement supérieur à l'insigne cupidité de l'âme
et aux affaires du Pouvoir
nous transmet son rythme ?
Blasphémez à voix basse comme si vous redoutiez d'être
sourds à vous-mêmes,
blasphémez en choeur dans l'ombre des missiles, dans l'ombre du bras
tendu de Celui qui préside l'Assemblée,
gardez-vous des faux prophètes,
aimez-les jusqu'à encourir la haine, haïssez-les jusqu'à
encourir la Vie.
Je saigne par les cinq sens,
par l'odorat et par le goût, par le toucher, par la vue et par l'ouïe,
je saigne à travers la naissance et la mort,
je saigne à travers la couleur que n'a pas le sang,
à travers l'hémorragie du vide, la chute de chacun de mes
sens,
la torche que j'étouffe en l'ouïe ou en l'odorat, en l'une ou
l'autre de mes cinq cavités
par où l'air, l'Histoire ou quoi que ce soit
circule librement.
Je fais des noeuds de mon sang, j'avale au-dehors, je vomis au-dedans ce
que nous appelons la vérité du monde.
À la lumière allumée du silence je m'observe,
je me vois courir d'un bout à l'autre de ma respiration, de mes arguments
pour vivre,
je me vide vers le centre de mes intestins spirituels,
vers le beau mensonge de la prime innocence,
la pomme que nul n'achève de manger parce qu'il lui faut se couvrir
des deux mains
et de ce qu'il dit et de ce qu'il entend,
étourdi par le tripotage de cette fausse innocence
je nourris cette matière, cet ordre fou et inexorable, ce mouvement
total.
Ah, le sang et son rapt de sirènes,
son choeur d'écume où les plages ressemblent à des
femmes étendues ;
ah, l'Art et son chant de sirènes,
ses anges cachés par la poussière qu'ils soulèvent
de leur propre battement d'ailes ;
empreintes et cicatrices de rivières, femmes étendues au loin,
et tout cela dont nous pénètre la mer,
cette houle lointaine qui parfois nous réveille, qui parfois humecte
nos poitrines.
Ah, la fornication de l'âme avec le rêve,
avec son maître qui semble son esclave parce qu'il porte des chaînes
aux chevilles et aux poignets,
et demande l'heure sans lever les yeux de l'abîme, du sol qu'il arpente.
Les grands usuriers, les jours comptés du roi, les jours comptés
du ventre de l'épouse du roi,
les os qu'on enterre à l'aube en secret et avec tristesse,
le sourire du garçon de café,
le bruit des voitures, le petit air d'une publicité ;
tout saigne par mes cinq sens, tout saigne de mes cinq cavités,
tout entre et sort par les cavités de mes cinq sens.
Chante la nuit au rythme des chimères,
jusqu'au frisson des corps enlacés, jusqu'au frisson d'un corps qui
copule avec son âme
comme deux beaux monstres irréels et froids.
Chante la nuit, chantent les larmes,
chantent les arbres aux moignons blanchis le long des avenues.
Blasphémez, jusqu'à ce que votre parole bute sur ce qu'elle
dit ;
jetez des pierres aux vautours perchés sur les toits de l'âme,
d'où ils nous guettent.
Chantez, chantez, vous les poètes,
charlatans du dessein, finasseurs du langage, bouffons ;
ouvrez les vannes de vos chants, et qu'elles vous submergent.
Détournez l'oraison des temples, dynamitez la langue de votre cité,
court-circuitez le songe,
les Honneurs d'Ordonnance laissez-les en panne sèche au milieu du
désert.
Blasphémez sous la pluie, sous les arcs de triomphe, sur les ponts
de la femme nue,
dans le sable mouvant de chaque poème,
dans le choeur noir de l'insomnie.
Un chant, un chant comme une pierre :
un mort ébranlant sa tombe.
LE HASARD DES PERFORATIONS
J'ai posé mes mains où mes gants le voulaient,
j'ai posé mon visage où mon masque pouvait me le révéler
;
mon unique prouesse a été de n'être pas véritable,
de mentir avec la conscience de dire la vérité,
d'observer sans simagrées mon existence, défigurée
par ce qui la fait vivre,
entourée par ce qu'elle tient de centre, de membrane intérieure.
J'ai utilisé le mot amour comme un bistouri,
et ensuite j'ai contemplé cette cicatrice verdâtre qui demeure
en ce qui est aimé comme en celui qui aime,
et cette cicatrice verdâtre brille aussi dans ces mots,
et dans mon regard aussi on peut sentir les bords charnus et fins
de cette cicatrice, de cette étoile sans feu.
La nuit a passé du côté de la mer,
elle a passé en emportant mes anciennes statues,
et j'ai vu comment elle effaçait aussi le bouillonnant silence des
conspirateurs, des héros qui égarèrent leur héroïsme
en naissant, en étant des héros pour la première fois
ou pour la dernière fois.
La nuit se faufile entre les bateaux à l'ancre,
et le grand voile du tropique, comme un corps à la dérive,
tombe sur nous ; tombe en lentes vagues d'insectes, et la chaleur est une
langue obscène qui lèche aussi bien les corps des vivants
que des morts.
La nuit vole au-dessus de la mer et de la mer reviennent les derniers oiseaux,
la lueur des phares enduit la dureté de ces eaux obscures, s'étend
sur ce rythme extirpé d'une autre vie,
et d'un mouvement imprécis, le rêve de la terre
soulève les rames.
Où pourrais-je être en train de dire la vérité
?
De quel masque arracherais-je mon visage pour éprouver la douleur
de mon mensonge ?
De quel visage arracherais-je mon masque pour éprouver le tissu de
ma vie,
la grande enveloppe de ce qui m'entoure ?
Mais la vie est la grande respiration de la mort,
le bruit des pas de nos propres fourmis.
La nuit s'enfonce dans les visages et dans les mots,
le tropique étend ses chaudes et humides couvertures sur mon coeur,
et une respiration paisible d'eau pourrie, une fraîche douceur de
crapauds, enveloppe les choses.
Et c'est l'effluve de la piété, la grande religion du désaccord
avec l'amour et avec les explorations massives de la haine,
cela qui allume ses lampes voilées, ses phrases voilées, ses
caresses voilées.
Et moi je touche ce qui peut-être me correspond, ce qui peut-être
me nourrit, ce qui peut-être me dévore ;
je palpe la dureté et la mollesse de mon âme, pas avec mes
mains
mais avec mes gants ; mes phalanges de cuir, mes ongles de daim explorent
la vérité
comme une apparence temporelle du mensonge, et explorent le mensonge comme
un tunnel
par où nous faisons passer la vérité.
Je me surprends tout entier, je me désigne tout entier ;
et la découverte est avantageuse, mes mains n'existent pas, ce sont
mes gants qui existent,
les eaux de l'Histoire me viennent aux lèvres, me montent aux yeux,
elles sont le bouillon de culture approprié d'où interroger
Dieu,
la baignoire où les malades dodelinent de la tête, confondus
avec leur maladie,
où les héros respirent douloureusement, confondus avec leurs
statues.
Mes gants explorent mes mains,
dans l'humidité du tropique ils explorent la sécheresse éblouissante
du désert, ils palpent les grands glaciers qui entrent dans l'océan
avec la sérénité des grandes catastrophes.
Les feuilles pourries s'attendrissent de cette exploration, les moustiques
escortent la tombée de la nuit,
la réalité se dénude sous ses lampes.
La nuit tombe sur la mer, dans les marécages s'est arrêtée
la lune...
Qui entend cette rumeur d'insectes dans la nuit chaude et humide ?
Qui entend cette rumeur de corps rencontrés dans la mémoire,
dans la sueur de l'âme, dans le claquement du néant ?
Cette enquête ne se réalisera que par l'artifice,
le masque transplantera le visage, les gants prendront à leur charge
la création des mains,
le mensonge ouvrira un tunnel sous ce que nous disons réel, jettera
un interdit sur la dureté de ce sol.
Ainsi seulement mon toucher sera plus vif,
et ma respiration fera moins de détours pour retrouver mon âme,
ou ce qui demande après moi, si jamais quelque chose demande après
moi. Qui écoute ce bourdonnement d'insectes dans la nuit chaude et
humide ?
La lueur des phares elle aussi a été contaminée
par la rumeur inarticulée de ces eaux, la part corrosive de ce mouvement.
Mais il y a une rumeur de rames, une rumeur de rames ;
il faut l'écouter avec attention.
BÉTHANIE
J'ai touché cette chair et n'ai rencontré d'autre résurrection
que l'oubli
ni d'autre véhémence que celle des lèvres collées
à la nuit,
à l'obscurité embrassée des corps,
aux mots prononcés pour que les bouches résistent à
l'acier nocturne.
Le sang aussi se souvient de ses aventures terrestres
comme un navire qui tangue à même les quais.
Le ciel d'aujourd'hui est une autre histoire incertaine,
la nuit en tombant pose ses ailes sur les noms qui furent écrits.
Où se cache ce qui resplendit quand le feu se retire ?
Où se cache ce qui tient tête à la puissance de ce qui
dort ?
Bruine sur la terre comme un repentir tardif,
comme une volonté d'absoudre à voix basse.
La magie a déposé les armes au centre de la chambre,
l'histoire de Lazare est devenue la pâture de charlatans de bonne
ou mauvaise volonté,
et la conséquence en est ce legs d'une chair orgueilleuse de son
mourir,
cela qu'on tient pour le premier pas vers l'immortalité.
Tous les fleuves lèvent leur coupe vers les nuages
et demandent qu'on la remplisse d'infini pour boire lentement d'une autre
ombre,
tous les fleuves espèrent le tapis de la lune, la chambre fermée
où à l'aube se déshabillent ceux qui enfants se sont
noyés.
Mais ce n'est pas dans le fruit parvenu à maturité
ni sous l'arbre que le ciel retient ses dieux absents,
que les yeux peuvent s'ouvrir à nouveau.
C'est dans l'impiété des statues, dans les sourdes lectures
du soufre,
dans la vérité du Salpêtre, dans les pâturages
du sang.
Alors les yeux ne s'égarent pas plus que ne s'égare l'amour,
les femmes dansent autour de leur propre nudité
et nous invitent à pleurer la mort de leurs astres.
Ces yeux d'amour qui me portent se sont ouverts aussi dans les fleuves,
dans les sables rincés comme quelqu'un range ses souvenirs puis se
met en marche.
Des fleuves qui se soulèvent en silence pour ouvrir la porte à
l'océan,
à l'océan qui entre en secouant les portraits et les apparitions,
les couches et leurs conséquences de sang ou de neige.
Je crois en l'obscur de la matière mais son renom n'a rien d'obscur
;
Dieu est entré dans sa tombe tranquillement
car il croit au pouvoir des hommes de le réveiller,
car les hommes vont à la rencontre les uns des autres
précédés d'une lumière écarlate et colérique.
J'ai respiré ma part d'indifférence,
l'oubli qu'un jour nous tenons dans nos mains comme une belle fleur de papier.
J'ai nommé avec amour mes fautes
et j'ai tremblé quand j'ai cru à ce qui me rongeait.
J'ai passé des soirées silencieuses, à observer ma
frauduleuse résurrection en attendant un geste révélateur
pour m'emparer de la nuit comme d'un brasier.
Le printemps a passé avec ses voix fruitées,
avec son excès de soleil sur les joues,
la sueur fut aussi belle que l'écume sur les adolescentes,
le coeur a laissé sur la plage une autre lettre anonyme.
À son tour la rage attend maintenant son règne,
le soleil avance sur les tombeaux ouverts,
mais les morts n'ont pu nous offrir la moindre excuse
quant à leur absence, voilà pourquoi la mélancolie
est plus belle qu'une colonne grecque.
Voici ce regard,
ce regard rendu à ses propres fins dernières,
déployé comme un pavillon de guerre, comme un assaut pénétrant
de l'hiver.
Voici qu'en élevant la lampe ma main ne tremble pas.
Il y a des miroirs brisés à demi enfouis dans le sable de
la plage,
ce sont les écailles des jours d'été ;
et dans le soir plombé la mer cogne de tout son corps
comme si elle voulait éveiller la terre à une lumière
plus profonde...
Et nous avons pleuré, nous nous sommes vus courir à travers
nos larmes, nous avons exalté nos joues, nous avons palpé
à l'aveuglette un autre corps qui ne venait pas dans les larmes ;
alors le soir
semblait attendre dans nos yeux.
Mais j'exige maintenant l'autre joue de l'amour,
la face non encore giflée par son propre silence ;
car je me suis convaincu de la solitude sans trêve de la mer, sachez-le,
et cet éclat de la lune dans les cheveux des morts m'accable.
Maintenant je vois ce qui tarde à venir, j'entends le son des cornes
annonçant l'ouverture de la chasse.
LES RÈGLES DU JEU
Chacun doit prendre part à son propre massacre, chacun raccordant
sa respiration,
cultivant ses exceptions à la règle, ses mollusques solaires,
pratiquant de plus inclémentes, de plus diaphanes abstinences
car la lumière doit se briser là, l'éternité
doit laisser tomber un caillou dans ce gémissement.
Rappelez-vous l'enfance de votre mère, l'enfance de votre mort ;
solitaires du monde et de tous les désirs
inoculés par le lézard et l'oiseau qui s'affrontent dans toutes
les intentions du sang.
Vous avez éprouvé le masque et la falsification du masque
: le visage dans les serres d'infimes et inutiles cérémonies
qui aujourd'hui encore nous émeuvent.
Sous la clarté d'une lune pareille à la nudité des
paroles antiques,
écoutez ce rythme, cette vacillation des eaux,
la nuit actionne ses roues obscures, voilà ce que signifient ces
mots,
et je me laisse entraîner par ce que je cherche à dire : ce
que j'ignore,
et voici que la phrase délivre son propre silence.
Oh nuit fortuite de ces mots, hasard
restituant la phrase à son silence et le silence à la phrase
initiale,
dans le langage apparaissent à nouveau les premières conques,
les premières étoiles de mer,
et les bêtes du brouillard embuent de leur souffle les nouveaux miroirs.
Celui qui prononce le premier mot laissera échapper le premier vase,
celui qui frappe son fantôme avec violence verra prendre le feu dans
ses cheveux,
celui qui rit à voix haute sera le premier à garder le silence,
celui qui se réveille avant l'heure surprendra son squelette faisant
d'étranges signes aux arbres ;
et comme un symptôme interrompu, on recommence à nouveau d'entendre
la mer au loin,
et dans sa respiration une fois encore nous écoutons le bruit de
cette porte qui bat, fouettée par le vent de l'infini.
La lune se lève sur la mer comme un regard antique de l'homme.
Le long du port
s'allument les premières lumières.
José
Carlos Becerra
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