Sommaire

Jean-Marie
     
Blas de Roblès

 

 



Petr Král

La ville est notre forêt
Extraits inédits  

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Ces poèmes font partie d'un manuscrit en cours ; ils ont été lus par l'auteur à la Bibliothèque Municipale de Lyon, lors de l'écrit-parade du 10 novembre 1999. Je remercie très sincèrement Petr Král de m'avoir confié des textes qui honorent Blasphèmes bien plus que cette revue ne leur rend hommage.

SOMMAIRE :

L'or qui ruisselle son rire
Ville sang à lécher noir
Tenir à la ville
Le bleu consigne de silence
Dans la nuit toujours plus loin
Dans les ruines cendrées du soir
Au martèlement des pas
Nos fêtes s'approchent en marchant
Une journée imprégnée à fond du bleu d'été
Au fond de la nuit ta tête tesson vibrant
A l'instant où le chien
Je poursuis là ma montée
Fièrement ici
Dans ta tremblante traversée
Et soudain au crépuscule
De_nouveau_
La nuit tombe pour tous
Bibliographie

 

L'or qui ruisselle son rire en préface
au rictus de la rouille
le nu qui jubile ses déferlements
contre les catafalques des façades
les ombres buveuses les épaves garées dans les rues adjacentes
font le plein de nuit et de froid

cousins cousines on ne nous compte plus
vifs sommaires
la rue ânonne
moi ce hoquet jailli triomphant
des coulisses

le temps sa vieille machine à coudre
sous le lourd brocart de midi
l'espace et son centre ébloui
inoccupé

le sang absent
partout
l'ultime rire du rayé

La ville veille
 

 

Ville sang à lécher noir
sur la jetée des aubes sur la chair fragile ruinée
des uns et des autres
Attendre que la pluie daigne gicler
dans les nuages soulevés des vivants
Lancer sa flamme la nuit dans les deltas amers
alors que des rats sourds explosent dans la cave

Peu
de peau Rien que cette pellicule usée
de partout et de nulle part
Chuchotement éventé d'un désastre sans âge mourant seul dans la cour déjà nocturne
alors que le nu rejaillit sur les boulevards

Ces lambeaux à peine d'un journal sans mémoire
en dérive à travers les villes-maquettes le clignotant de la peur allumé
puis éteint
Le coup de griffe sans plus
qui s'attarde dans une faille de façade

Peu
de sang Que cette tache grisâtre sur le drap une goutte de personne sur la chaussée
Le béton qui la traverse d'un regard vide
alors que l'essuie-glace efface les astres du ciel
 
 

Tenir à la ville
malgré tout malgré la poix et la laine Malgré la journée griffée le
grincement des hommes
la lenteur des éclairs qui déboutonnent la façade cendreuse

Tenir Le rugissement des vivants est lointain mais précis S'inscrire
en entaille même dans sa propre peau
tandis que le vide n'en finit pas de boire
les lettres d'un hôtel discrètement adossées au ciel

Tenir à vous tous mais sans caresser La main pour rien glissée
dans la poche des foules
être dur mais là
quand les gouttes de plomb attaquent le mur d'un visage

On se détendra aux approches de la page vierge
Sombres saints dans la boue des années à l'écoute de leur sang

Tenir à la ville à la
vie De tous ses doigts cloués
à la tôle étoilée de blanches fientes
 
 

Le bleu consigne de silence
dans les blancs
Du vent pour aimanter en douce
la nuit

nos fuites brèves pour nous survivre
Distraitement pleuvoir sur les boulevards
en confetti au long des veines de néon
dispersés selon les nerfs

Une pâleur faite et défaite pour nous rassembler
ailleurs Direction
neige

  

Dans la nuit toujours plus loin
encerclé de silence
ce cri jaune une cloison oubliée

Liés par des taches obscures aux sévères escaliers De loin vibrants de rage
dans la clarté gâteuse

Toujours
la timide obstination des voix dans les profondeurs des maisons
 
 

Dans les ruines cendrées du soir
à nouveau cerné en douce par sa blondeur
comme pour apprendre Savoir l'adversité en germe sous l'amour
la mort prête à flamber dans les failles de la vie

L'accalmie à peine
pour tourner le visage défait vers le peu de clarté
de sens en fuite Sachant l'horizon nu sans une ville qui déborde
alors que le vrai crime s'absente toujours

Dans la cendre encore
on cueille des lauriers de silence En face on répond en effleurant la grise vitre
d'un ficus furtif

On s'obstine à aimer à attendre que la lumière
vienne de la fêlure De l'étonnement de se voir nu tremblant
l'un dans l'autre
 
 

Au martèlement des pas ce centre de proche en proche
où tombe la nuit
Un éclair perte
du paysage Scandé croissant
contre son absence

Intime et écoeurante il y a une tiédeur de copeaux
remués à même le nu
De l'humus obscur disons quelque chose se lève toujours
au-delà des pâles ongles

La masse du décor dressé toujours menace
le flux des incrédules

(Un pantin qui près d'un portail dirait à l'autre
" ces habits conviennent à des statues "
quelqu'un qui gaverait avec fureur
son point d'exclamation en chiffons -)

Nul alcool Seule sur toute l'étendue
la sève brûlante limpide
La nudité quelque part enfin clouée
par le vent au seuil du froid

Disons l'Opéra vers quoi chacun se dirige
sans le savoir
La perte et dans la suie
elle illumine
à l'horizon mon hoquet orphelin
sied

Une bande bleue sombre collée sur le béton
qui serait la nuit
Un froid de pierre là au bout du boulevard
qui serait l'ici-même

   

Nos fêtes s'approchent en marchant

les maisons sont habitées et désertes Dans certaines fenêtres s'éclairait
le décor du Paradis d'autres avaient retrouvé la nuit le silence familiers
On était en fin de semaine
et au milieu de l'histoire

Puis j'ai vu les arbres qui retenaient brièvement les nuages contre le bleu déjà sombre
du soir
Je riais


 

Une journée imprégnée à fond
du bleu d'été Si bleu qu'il éclabousse les angles
et gicle aux visages La lumière déferle si blanche
qu'on en frissonne L'ombre qui s'étale sur la peau soudain nous pousse sans insistance
contre le froid d'une pierre Personne n'a demandé la grâce
et personne ne l'a reçue La foule avec une jubilation menaçante
poursuit sa marche s'épaissit satisfaite en grappe autour d'un ange qu'on achève
ou autour du sourire d'une idole somnolente Sur la gare dressée dans
le dos de tous au bout de l'allée
le frétillant fanion clame que la ville recèle toujours
une bourgade secrète



Au fond de la nuit ta tête tesson vibrant
brièvement adhère d'une tempe au métal d'une poêle pendue
au mur de la cuisine La ville assombrie ne cesse d'exhaler
une chaleur de ville Tu continues à tourner avec amour
autour de ton astre féminin mi-éteint Alors que le disque fini déroule sur la platine
un ruban de silence sans terme l'argent brûlant des cuillers baille du tiroir
vers les planètes distantes çà et là à l'étage de dessus au-delà
d'une vitre grande ouverte ou plus loin
dans la rue tousse soudain ahane en pleine déroute
somnolante ton compagnon de l'asile désert surpeuplé
du monde


 

A l'instant où le chien
devient loup
le train perce par son écho le poussier soulevé du jour
jusqu'à l'écho au fond
La clé de celui qui rentre pend déjà de sa main
en morve de métal au nez de la porte

Dans la rue éraflée se rallument encore
et s'éteignent des enfants d'occasion
 
 

Je poursuis là
ma montée
Bientôt midi
L'été de Prague
n'a pas fui encore ses parcs
Dans l'air affleure le fumet
d'une soupe aux tripes
simple soupçon
Transpercé aiguisé
par l'instant
un livre à la main
j'avance sans heurt
monte doucement
C'est pourtant Rome
qu'il me faudrait
 
 

Fièrement ici
rehaussé d'un cigare
sur un fond vide
 
 

Dans ta tremblante traversée
du soir une ruelle soudain comme une entaille oblique
et comme une invitation à jubiler Le dépôt du jour sur l'asphalte orphelin
embrasé déjà en rouge en vert par chaque lettre
des enseignes Tu jubiles pourtant peu Il y a l'asphalte aiguisé par le bord du trottoir
en silence clairement les néons cris rouges ou verts
mais de jubilation point Est-ce parce qu'ils rôdent toujours
tout autour partout eux comme ils remuent et prolifèrent se frottent les uns aux autres
rouspètent et s'entretuent pressés de mourir de naître
et comme ils jubilent Même dans le râle ne cessent
de jubiler
Malgré une brume légère par la suite au sortir
du restaurant sur la scène du square d'une nuit sans bienfaiteurs ni souffleurs
la colonne du réverbère en réponse est toute froide Tend glacé vers
la main le métal de la surface
et du fond
 
 

Et soudain au crépuscule
la ville est toutes les villes
De la place en proie aux battements
d'une porte-tambour le parfum du soir précis tout à coup
dans les narines entraîne le passant sur son sillage
au plus secret du vert et des
kiosques Jusqu'au square et plus loin au plus intime des plis au fond de Milan
ou de Turin Là où le citadin en rentrant
d'une manche du manteau d'avance effleure à l'angle
le velours des orages de leur doux billard
 
 

De nouveau ça va finir les réverbères allument sèchement une clarté d'os
dans le bleu-remords du soir Tout l'au-delà s'ouvre encore dans la
nuit sans limites
au bout brûlant de ma cigarette Même les blanches quenottes en haut
de LA BELLE JARDINIÈRE
de nouveau ne sont dans la brise qu'une troupe flottante
Que des paroles de personne leur bruissement inaperçu
pour se rappeler par où on est passé la brume de la journée taillée en pleine marche
à coups de chocolats croqués Les lointains avions et navires affleurent
blancs à nos tempes une lueur bleuâtre descendra extra muros
dans la neige d'astres perdus Cette timide gloire seule

Paroles de personne comme tous les jours elles ajoutent discrètement leurs basses
au figement des coudes sur les zincs à tous ces jubilés ces fêtes mémorables
qui passent sans faire une victime Pas un accroc
n'éclairera la nuit empesée des manteaux Le nombre des chaussures dans les vitrines
dépasse pour de bon celui des hommes Malgré les grincements insistants
de la cabine ils montaient aux étages en statues d'un seul monument
Des visages à peine troublés par la fuite
hors de leur propre portée et quelque part de nouveau un réveil qui en pleine matinée
sonne dans un appartement désert L'ascenseur est revenu merci

rempli à bord de silence attentif Les autres hommes villes qui à l'horizon font signe
d'un sourire d'aciérie lunaire Ici dans l'ombre rien que le poids d'armes
stockées l'infinie patience de stores lèvres serrées
des siestes Quoi qu'il en soit
on est de
ce côté-ci du miroir le tout désormais est de citer son guillaume
sans trop le cajoler De mettre la main aux valises du froid
sans perdre la nonchalance des contours
contre le fond gris D'habiter la chambre en otage de soi-même de voir
nettes la vitre toute la porte nue
et de leur faire face
Au crépuscule d'avoir sa rue
parmi celles des autres
 
 

La nuit tombe pour tous
la leçon tourne court
à l'horizon le jour lycée refroidi
plonge toujours l'ancre dans les murmures

Au bord du parc les résidences naufragées
leur museau bleui à peine une trace
Dans le mat ciel la source des signes s'est
perdue avec un dirigeable timide

Les buissons mouillés répandent les nouvelles du soir de la bruine
qui s'échappe des veines
Aux plus hauts étages s'allument encore les lampes
des derniers rescapés Ailleurs sombrent seules derrière la vitre
une chambre une table éteintes

Tous gris Derrière le rideau
un bleu peut-être visitera une blanche

Au centre blême s'attarde le passant figé
décoré vainement même par ce qui lui fait défaut Par les algues des
bandes frémissantes
déposées alentour sur les chemins

Point sans tache depuis longtemps dans la pénombre compromise
il sait toujours l'éclair Près de là devine une île
blanche comme le bois d'un frais violon


Petr Kràl

Bibliographie :

Poèmes

& Cie, Inactualité de l'orage, 1979 (épuisé)
Routes du Paradis, Pierre Bordas et fils, 1981
Pour une Europe bleue, Arcana 17, 1985, prix Claude Sernet 1986
Témoin des crépuscules, Champ Vallon, 1989
Sentiment d'antichambre dans un café d'Aix, P.O.L., 1991
Le Droit au gris, In'hui-Le Cri, Bruxelles, 1994
Quoi ? Quelque chose, Obsidiane, 1995
La vie privée, Belin, 1997
Le poids et le frisson, Obsidiane, 1999

Proses

Prague, Champ Vallon, 1987
Arsenal, Arcane 17-M.E.E.T., 1994
Le Dixième, Editions du Mécène, 1995
Aimer Venise, Obsidiane, 1999

Autres

Christian Bouillé, Josef Kerckerinck, 1975
Le Surréalisme en Tchécoslovaquie (étude et anthologie), Gallimard, 1983
Le Burlesque ou Morale de la tarte à la crème, Stock, 1984
Le Burlesque ou Parade des somnambules, Stock, 1986
Jaroslav Seifert : Les danseuses passaient près d'ici (anthologie, avec Jan Rube?), Actes Sud, 1987
La Poésie tchèque moderne (anthologie), Belin, 1990
Fin de l'imaginaire, Ousia, Bruxelles, 1993
La Poésie tchèque en fin de siècle (anthologie), Sources, Namur, 1999