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Jean-Marie Blas de Roblès

«Pleut-il?»
Jean-Louis Carillon

«Au Brésil, au Brésil?»
Philippe Hédan

Périhélie

 

 

 

 

 

Il ne pleut pas.
Dix mois qu'il ne pleut pas, effervescence du ciel et de la peau livrés à l'évaporation du siècle.

Où sont, dis-moi, les fleuves jaunes et tout bordés d'arbres à fièvre?

Au Brésil, au Brésil!

Et les femmes aux odeurs douces de l'épice, qui se mouillent la nuit de sueurs abstruses et laissent sur les draps le sable de leurs songes?

Au Brésil, au Brésil!

Les vierges à curare, réductrices de l'être, et les murmures impénétrables d'étranges langues indigènes...

Il ne pleut pas, non, toujours pas.
Et les vautours, sur les dunes, tracent les noirs idéogrammes du secret, immobiles sur ce fond bleuâtre de paysage hollandais que des feux anonymes lèchent doucement de leurs calmes fumées.

Au Brésil, au Brésil!
Où sont les Babaçus et leurs grappes stériles de vigne tropicale,
où le vin sourd, translucide, d'innombrables roseaux,
où chaque homme en ses traits porte la marque de l'esclave : rires lippus de la chair sans entrave, et qui rient mieux et qui s'adaptent, ô ventouses parfaites, à la terrible subtilité des choses.

Pipes d'argile molle et qui durcissent sous la braise, cuisson des lèvres, rostre pointé, ductile enfin vers l'ultime bataille...

Navires échappés dans la brousse du songe, rèmes, rémiges d'oiseaux figés, rouge rupestre, sur la roche des cimes.

Blanches les aires de coton, tremblantes sous la brise, ô piètre neige d'ouate, ô sec hiver et de banlieue sur les ramures étiques du Sertão...

«Je ne veux pas que tu t'en ailles, ô sereine, compagne triste de mes nuits, blatte de chair, nue, sous la ferrugineuse étreinte de minuit...»

Au Brésil, au Brésil!
C'est là que gisent, surs, les rêves d'or du ponant, et que des indiens fous mordent leurs femmes à la jointure du jarret.

Labyrinthes éthiques où fermente la tourbe de l'lndigne, les yeux fluorescents comme des empennages de grand ARA.

Au Brésil, au Brésil!
Toutes les fresques de Mycènes sur les spires infimes des mollusques!
Vermillon de ces graines vernies comme des ongles, luisantes sur les seins plus que le quartz ou que la perle...

Au Brésil, au Brésil!
Où j'aspirais le givre de l'obscur à même la cornée de mon image spéculaire...
«Trompes de brume dans la nuit bleue, doublon lunaire qui jette son éclat, inconsidérément.
«J'obéis, je viens...»

Tremblez, ô glènes à sonnettes, voici qu'il appareille sur le condor de bois peint d'une émeraude à quatre mâts!

«Mais à quoi sert l'écrit s'il ne dénonce?
Le verbe s'il ne hurle?

«Célébrer, commémorer le temps et la pérennité de l'être? N'est-ce pas là le plus subtil moyen de se tromper?

«La fantaisie? Une éructation d'après repas: trois jours de jeûne en guérissent le plus enclin...

Fluctuations dans la durée, tourbillons, censures soudaines qui ont comme l'amère saveur du néant.

«Témoigner? Mais les choses n'apparaissent vraiment, n'accèdent à leur statut de choses, qu'à celui qui les voit et qui les vit sans autre intermédiaire que sa propre nausée...»

Célébrer, tout simplement, le pire et le meilleur de la même façon, célébrer, comme on respire, sans arrière-pensée ni raisonnement ni volonté d'aucune sorte,
comme on se perd, comme on dort ou comme on jouit.

«Ah, tel dégoût me vient aux lèvres que j'en reste muet.
Statuaire de la détresse, point d'équilibre où l'immobilité se fait au plus profond, où tout se coagule en nous :
La vérité, comme un caillot intime qui bâillonne ma bouche et ne s'identifie que dans sa parfaite coïncidence avec l'écoeurement.

Si la lucidité reste indissociable de l'horreur, il n'y a de sagesse que dans le douloureux silence des frontières :
cri pétrifié de ceux à qui l'ultime supplice n'arrache pas le chiffre de la révolte, page blanche, pliée en quatre dans la poche des suicidés, regard absent de ces privilégiés qui ont enfin reçu l'effroyable présent de la démence.

Une certaine façon de se taire, le seul art peut-être du poète ...»

Au Brésil, au Brésil!
Les mulâtresses reines aux crinières violettes, huile de palme geignant au crépuscule et dont les ombres, unies à la respiration du jour, s'étirent lentement jusqu'à la mer, glisseLes mulâtresses reines aux crinières violettes, huile de palme au crépuscule et dont les ombres, unies à la respiration du jour, s'étirent lentement jusqu'à la mer, glissent sur elle, se courbent et tremblent sous la vague...

Blancheur triste des bouquets brassés par le ressac, Accélération soudaine des tambours, urgence guerrière de l'hubris.

Syncopes, syncopes au soir de ce qui fut!
Foulé aux pieds l'or qui s'étiole, couronnes dérisoires des règnes qu'on ensable...

C'est l'heure élue,
Ils viennent, ils descendent et se vêtent de veines, pour naître enfin et vivre et désirer,
Car ils aiment l'ivresse, la danse et les parfums dont ces femmes aux poitrines saillantes aspergent leurs cheveux.

Yemanja,
Exu, Exu,
Yemanja!!

Ils s'interpellent, balbutiant leur propre identité à l'aide d'instruments qu'ils ne maîtrisent pas encore,
ravis de pouvoir se toucher, de pouvoir se nommer dans la tiédeur des embruns et de ces voix qui les rapprochent.

Au Brésil, au Brésil!

Les calvaires de zinc et de béton, gravis, lors de ces grandes fêtes suburbaines, par des infirmes qui râpent leurs escarres aux pierres du chemin.

Cour des miracles sous l'aveuglante splendeur de midi.
Gangrènes, lèpres arides, misères hétéronomes d'un peuple réprouvé
ou trop chéri, peut-être, du soleil...

«Nul n'a vu choir cette eau que nous buvons, pluie: postillons de vieillards qui rabâchent ces averses anciennes que racontaient leurs pères.

«Eau vieille des flaques et des trous, eau de souffrance et qui tord nos membres comme elle torture les branches de nos arbres...»

Vous fûtes si furtive, hélas, ô mon aimée...
Qui se souvient de vos pudeurs si ce n'est moi, dolent d'une fidélité par moi seul requise?

Au Brésil, au Brésil!
L'Eglogue noire et le lais de détresse aux yeux d'agate des enfants,
Au Brésil la braise, le cuir et le grésil.

Crépitements de glace sur le torse concave des fusillés,
Palimpsestes d'écailles, reptiles indéchiffrés qui promènent l'énigme dans les obscurs corridors de nos archives végétales...

Au Brésil la braise, feu las de vivre et qui s'éteint, feu du solstice que ne ranime plus le souffle des chamans.

«Ah pour blesser l'histoire du récit de ta beauté, pour que tu restes, aimée, comme une cicatrice à la face gravée des quatre apocalypses...
«Et ton corps d'indienne qui modelait le drap...

«Furieuse la langueur, et du désir que j'ai de vous je tresse une lambrusque à l'aine de vos songes...»

Au Brésil, au Brésil!
La peur et la jouissance d'être,
la tentation acceptée, comme une faveur même du destin, comme son signe et sa mesure.

Au Brésil, l'organe,
Au Brésil, la fièvre,
Amarile de nos espoirs et vierge encore des échecs futurs.

Au Brésil l'orgasme,
Au Brésil, la glaise,
Informe et noire ou Amarante, et que le feu des fours, grandi soudain par l'oubli réfractaire de l'époque, n'a pas encore privé de la douceur équivoque des origines.

Au Brésil, la lie
et le limon,
Au Brésil, la hie
sur les pavés de la détresse,
Au Brésil l'élan
et l'inertie de ceux qui en savent déjà l'inextinguible vérité.

Moustiquaire lavande, fragile gardienne de mousseline, et qui préserve l'arche des trop curieux insectes de la rigueur...

A moi le lys noir et la racine de jouvence,
Poudre de cordillères, sa quintessence,
ô poussière illusoire des sommets.

Cristal aux becs des cornues, loi dans le Nord, dans la proximité la plus intime du grand fleuve.
Ah dur silice aux muqueuses saignantes de l'instant...

«Et l'urgence, toujours, éperonnant mon être, le guidant dans l'occulte vers ces clairières incertaines où les choses, dit-on, se laissent entrevoir.

«Vous! Ma mieux aimée...
Et cette souple démarche, mais un peu sèche aussi, sur les trottoirs de la palestre.
Je me rappelle.
Vous étiez immobile
(Androgyne de verre et femme comme nulle ne sut l'être sous le ciel, nue à mes yeux, sacrifice fait à l'aurore par l'innocente volupté de naître)
au sommet de cette bouche en hémicycle, théâtre enfin délivré de tout spectacle séculaire, que l'océan léchait, tenace à lubrifier d'une salive licencieuse les grandes lèvres de la scène...

Et je vous dédiais l'encens, l'inceste et les sirènes du matin,
Et j'étudiais, dans l'éclipse solaire de vos pupilles dilatées les éruptions soudainement visibles de ce qui nous astreint à défier l'indéfiable. »

Jean-Marie Blas de Roblès