Libye grecque, romaine et byzantine
Jean-Marie Blas de Roblès
Photographies de J.-M. Blas de Roblès et Pascal Meunier
EDISUD, Novembre 1999

De part et d’autre de la Grande Syrte, sur les rivages austères de la Libye, les archéologues ressuscitent depuis le début du siècle une version africaine et méconnue du monde gréco-romain. Désormais accessibles aux voyageurs, les ruines de Cyrène, de Ptolémaïs, de Leptis Magna ou de Sabratha prennent une place de premier rang parmi les sites prestigieux du pourtour méditerranéen.
La colonisation
grecque
Six siècles avant notre ère, raconte Hérodote, une terrible
sécheresse fit rage dans l'île de Théra, l'actuelle Santorin
de l'archipel grec. Réduits à la famine, ses habitants décidèrent
de confier leur destinée au jugement d'Apollon. Par la voix de la Pythie,
le dieu delphique leur conseilla d'émigrer en Libye et de s'y établir.
Après quelques tergiversations, les premiers colons grecs partirent donc
vers ce continent mystérieux, à l'ouest du monde connu, et s'installèrent
dans le djebel Akhdar, sur cette terre fertile et riche en troupeaux que leur
avait prédit l'oracle. Leur premier soin fut d'y fonder une ville qu'ils
baptisèrent Cyrène, en l'honneur de Kuréné, nymphe
aimée d'Apollon, mais capable, dit la légende, de dompter à
mains nues les lions et autres bêtes fauves.
Favorisée par un climat qui permettait jusqu'à trois récoltes
l'an et par sa situation privilégiée aux portes de l'Afrique,
Cyrène s'enrichit rapidement, au point de devenir un important centre
de commerce et d'essaimer dans toute la région. Quatre villes nouvelles
furent fondées successivement : Apollonia, Taucheira, Ptolémaïs
et Euhespérides. Elles firent donner à cette région le
nom de Pentapole, soit « la terre aux cinq cités ». Par ces
ports, toutes sortes de marchandises transitaient à destination de la
Grèce ou des rivages méditerranéens : du blé, des
bovins, des chevaux, mais également le silphion, cette herbe qui ne poussait
alors qu'en Cyrénaïque et dont les médecins grecs assuraient
qu'elle guérissait tous les maux.
Patrie du philosophe Aristippe, du poète Callimaque ou du géomètre
Théodoros – auprès duquel Platon lui-même vint prendre des
leçons –, fameuse pour ses athlètes, ses chevaux et la beauté
de ses temples, Cyrène justifiait sans peine sa très grande réputation
dans le monde méditerranéen. Équipée de trois théâtres,
fait unique pour l'époque, de thermes et d'un gymnase colossal où
s'entraînait la jeunesse de la cité, elle put à bon droit
se considérer comme l'égale des plus grandes métropoles
de l'antiquité.
Des comptoirs
phéniciens aux cités carthaginoises
Quelques dizaines d‘années après la naissance de Cyrène,
les Phéniciens fondèrent plusieurs comptoirs à l’ouest
de la Libye, sur les côtes de Tripolitaine : Oea, l'actuelle Tripoli,
Sabratha et Leptis. Bientôt assujettis par les Carthaginois, ces trois
comptoirs devinrent des villes florissantes qui firent leur richesse du commerce
de l’huile d’olive et des marchandises venues par caravanes du Niger ou du Sahara
: or et ivoire, pierres précieuses, plumes d'autruche qui servaient à
l'enjolivement des casques ou à la confection des éventails, et
jusqu'aux bêtes sauvages destinées aux amusements barbares des
Romains.
Si la Tripolitaine prospéra durant des siècles, il fallut attendre
la fin des guerres puniques et la destruction de Carthage par Scipion Émilien
pour qu'une ville comme Leptis prenne son véritable essor. Devenue colonie
romaine en 96 av. J.-C., de même que les villes de la Pentapole, la cité
prit à son tour une place prépondérante dans le monde méditerranéen.
La Libye romaine
Ce n’est pourtant qu’après la conquête de l’Égypte par Auguste,
en 31 av. J.-C., et les débuts de l’Empire, qu’une assimilation
réelle de ces nouveaux territoires africains se met à l’œuvre.
Cette première phase de prise en main se traduit par une urbanisation
plus rationnelle des cités et l’établissement d’un système
de défense mobile au sud du cordon côtier assurant l’activité
économique du pays. Un siècle plus tard, sous les Antonins, une
deuxième phase d’aménagement conduit à embellir de marbre
le cœur de ces métropoles et à favoriser leur extension.
L’apogée de cette romanisation intervient au début du IIIe siècle,
lorsque Septime Sévère accède au titre suprême. Originaire
de Leptis Magna, l’empereur honorera sa ville natale en faisant d’elle une vitrine
somptueuse de la puissance et de la majesté impériales. Déjà
pourvue d'un théâtre, d'un cirque et d'un amphithéâtre
comparables à ceux de Rome, la cité fut ainsi dotée d'une
avenue à portiques, d’un arc de triomphe, d'un forum et d'une basilique
aux proportions colossales.
La construction d’un port immense, qui ne le cédait en rien à
ceux d'Ostie ou de Carthage, couronna l'oeuvre de l'empereur et donna à
la ville sa véritable splendeur. On doit également à Septime
Sévère et à sa descendance la réorganisation du
limes tripolitanus en zone de protection statique associant les tribus libyennes
à la défense et à la mise en valeur du territoire, procédé
qui se révélera beaucoup plus efficace que le système précédent.
Abandonnées
aux sables du désert
La prospérité de Leptis Magna et de Cyrène perdura, avec
ses heurs et malheurs, jusqu'au partage de l’Empire romain entre les deux héritiers
de Théodose. La désintégration de l'Empire d’Occident laissant
les provinces libyennes livrées à elles-mêmes, c'est-à-dire
affaiblies économiquement et militairement, les tribus autochtones multiplièrent
leurs incursions destructrices. Déjà installés en Espagne,
les Vandales profitèrent de ces troubles pour occuper Carthage en 439,
et bientôt la Tripolitaine tout entière. Ils en furent chassés
un siècle plus tard par les Byzantins, lesquels réparèrent
tant bien que mal certaines parties des villes ravagées et rétablirent,
pour une courte période, un semblant de paix sociale ; stabilité
dont témoignent le nombre et la magnificence des églises construites
sous le règne de Justinien.
En 643, toutefois, les conquérants arabes qui envahirent la Libye n’eurent
aucun mal à soumettre un pays où l’autorité romaine n’avait
pu être pleinement restaurée. Méprisées par des populations
peu soucieuses de rompre avec leur nomadisme séculaire, les métropoles
libyennes s'abandonnèrent alors au lent travail d'ensevelissement des
dunes. Comme si elles avaient souhaité cacher au monde leur splendeur
déchue, elles disparurent si complètement que le sommet des plus
hauts édifices émergeait à peine des sables lorsque les
voyageurs occidentaux les reconnurent pour la première fois.
La Libye et
l’archéologie
Esquissées au XIXe siècle par les Français et les Britanniques,
qui se contentèrent, pour la plupart, de rapporter dans leur pays d'intéressantes
collections de sculptures et de monnaies, les recherches archéologiques
ne commencèrent véritablement qu'avec la colonisation de la Libye
par les Italiens. De 1913 jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale,
les archéologues transalpins fouillèrent sans relâche les
sites de Tripolitaine et de Cyrénaïque, exhumant des villes entières
de leur linceul de sable et de boues rouges. C'est à eux que nous devons
les anastyloses des monuments les plus caractéristiques de ces capitales
disparues. Continuées par les Britanniques, jusque vers les années
soixante, puis par les Italiens, les Français et d’autres équipes
étrangères placées sous la direction des Antiquités
Libyennes, les fouilles n'ont cessé de mettre à jour des sites
qui rivalisent en élévation et en beauté avec ceux de Rome,
d'Éphèse ou de Palmyre.
Libye grecque, romaine et byzantine
Ce livre est un guide archéologique
qui s’efforce d’aborder avec précision et clarté l’histoire des
colonies grecques et romaines dans cette partie longtemps négligée
de l’Afrique du Nord. Les sites principaux y sont décrits d’une façon
raisonnée, mais qu’on espère attrayante, en proposant un maximum
d’informations sur les monuments, les musées ou les œuvres d’art qui
ont fait leur renommée, mais aussi l’iconographie, les sources littéraires
ou les rappels historiques qui permettent de les replacer dans leur contexte.
L’ouvrage est donc, à proprement parler, un vade-mecum, un manuel «
que l’on garde sur soi » et que l’on consulte, durant un voyage réel
ou imaginaire, pour s’orienter sur les pistes de la découverte.
Jean-Marie Blas de Roblès
Liens sur la Libye![]()
Histoire et archéologie :
Leptis
Magna : Window in the
roman world of Africa (l'excellent site de l'archéologue Hafed Walda
et de son équipe).
Les Thermes d'Hadrien à Leptis Magna (restitution en 3D de l'édifice).
Le site de Miftah Shamali (sommaire, mais couvre tous les sites libyens).
Five cities (sur saint Marc et la Pentapole)
1. Photographies de Leptis Magna et de Sabratha.
2. Photographies de Leptis Magna et de Sabratha.
Sources antiques :
Perseus (la meilleure base de données sur les textes grecs et latins ; Cyrène).
Références à la Libye dans les textes d'Hérodote (en anglais).
Informations générales :
Libya : our home (pages de Ibrahim Ighneiwa. Très complet).
Résultats de recherche sur Alta Vista (histoire, archéologie, mais aussi agences de voyage, météo, etc.).