Jean-Marie Blas de Roblès

accueil

La mémoire de riz

et autres contes

(Éditions du Seuil, Paris, 1982)

Prix de la nouvelle de l'Académie Française

*

Mémoire de riz. gif

Dans une lettre à Erasme, Viglius Zwichem parle ainsi du Théâtre de la mémoire de Giullio Camillo: « Il donne beaucoup de noms à son théâtre; il dit tantôt que c'est un esprit ou une âme construite, tantôt que c'est une âme pourvue de fenêtres... L'ouvrage est en bois, marqué de nombreuses images et plein de petites boîtes...»

Au détour de ce labyrinthe, qui fut réel autant qu'imaginaire, on découvrait d'étranges figures mnémoniques, des personnages insolites blottis dans une signification dont l'excentrique Vénitien détenait seul le secret.

C'est un semblable théâtre que les dix-huit nouvelles de ce recueil essayent de reconstituer : David d'Ashby déchiffrant grain à grain les arcanes du monde, les sanglantes manipulations d'Eléazard, l'ossuaire rédempteur du moine Démétrios, Saint Louis englué sur son échiquier de cristal, la collection monstrueuse du docteur Auzoux...

Un jeu de cartes où se mélangent les effigies du même ; de vrais mensonges en trompe-l'oeil qu'une perspective efface ou vérifie. Lieux de mémoire sans porte ni fenêtres, et qui s'ouvrent toujours sur un théâtre de l'absence.

Quatrième de couverture

*

Revue de presse :

Photographe.gif
Les Nouvelles Littéraires
Le Figaro
Le Figaro Magazine
Actuel
La Croix
Le Magazine Littéraire


*

Les Nouvelles littéraires, n°284, février 1982

Faut-il brûler Jean-Marie Blas de Roblès ?

Il est né à Sidi-Bel-Abbès ; il a vingt-sept ans ; il publie son premier livre, et se situe déjà parmi les grands gnostiques de notre littérature...

« On ressent toujours comme une sorte de pincement au c?ur lorsqu'on aborde les premières pages de ce que l'on nomme un premier roman ? oubliant bien entendu tous les autres qui l'ont précédé : les refusés, les inachevés, laissés dans un placard et qui ressortiront un jour, si l'auteur fait carrière, de cette poussière entretenue par les ans, en un opus posthume ayant pour titre Oeuvres de Jeunesse. Tout un appareil de notes savantes tentera, alors, d'expliquer que le célèbre écrivain, l'auteur de La Mémoire de riz et autres contes, se trouvait déjà tout entier dans ces textes égarés mais retrouvés, grâce au ciel, par une arrière-petite nièce (à noter ici l'importance des nièces fouineuses dans la littérature). Cependant, n'anticipons pas et retournons à ce qui doit l'aire office de prémices, a savoir l'apparition de l'écrivain tout neuf, à peine émoulu de la pâte, l'adjectif frais à l'?il et le point virgule ingénieux. J'en étais donc encore à soupeser cette Mémoire de riz qui se trouvait, je ne sais par quel hasard, sur ma table de travail et qui semblait me dire : « Alors, vieille fripouille, tu vas te mettre à en causer, de ma petite rizière. » Un beau matin, il fallut bien se rendre à l'injonction et ouvrir le livre. C'est-à-dire s'embarquer pour l'aventure.
Je ne reviendrai pas sur le titre qui me semblait déjà très inquiétant, mais rien, en comparaison du nom de l'auteur : Jean-Marie Blas de Roblès, qui avait tout l'air d'un montage, et cette cursive biographie au dos de la couverture : « Né à Sidi-Bel-Abbès, J.-M. B. de R. est l'héritier d'une double ascendance marine et andalouse. Docteur en philosophie ( Éléments pour une Critique des fondements de l'esthétique contemporaine), il a également consacré une étude au symbolisme du Tarot... », ce qui laissait entrevoir un joyeux drille.

Un jeune moine du Gréco

Passons sur la photo qui nous montrait le visage d'un jeune moine du Gréco se transformant en faune. Tout cela, à première vue, sentait son chausse-trape ; le jeu biseauté ; l'inconsistance des miroirs à double tain ; en un mot, le grand tango métaphysique. J'humai le livre, le retournant dans tous les sens, l'ouvrant ici et là. Les exergues portés en tête de chacun des contes ? car ce livre n'est pas un roman, mais un recueil de nouvelles, c'est-à-dire la chose au monde la plus difficile à réussir ? laissaient entrevoir que notre auteur avait eu des lectures parfaitement légères et frelatées. En effet Diodore de Sicile, Raymond Lull et Avicenne disputaient en futilité la première place à des grands toqués fin de siècle comme Oscar Wilde, ou au célèbre pyrrhoniste périgourdin. Je m'étonnai toutefois, après avoir un peu avancé ma lecture, que le nom du Grand Argentin, notre moderne Zénon (je mentionne ici J.-L. Borges) ne figura point sur la liste des « donateurs » alors que son ombre planait, tutélaire, sur la plupart des pages que je venais d'abattre.
J'avançai avec précaution, déjouant autant que je le pouvais, le jeu subtil de l'illusion, les mirages du temps circulaire, et les doux chants de la parabole trompeuse quand, soudain, une évidence irréfutable vint sourdre en moi : j'habitais ? ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps ? la prose d'un écrivain, je festoyais en m'attardant à des petits riens que sont un rejet ou un soubresaut d'adjectif parfaitement incongru et de ce fait infiniment délectable. Chaque nouveau conte m'entraînait plus loin sans rompre pourtant la musique laissée par le précédent, comme s'il y avait eu entre chacun d'eux une interpénétration :

« As all stars shirivel in the single sun,
the words are many, but the World is one
»

La patte d'un peintre flamand

Ainsi passai-je avec infiniment d'indifférence des inquiétants fonds sous-marins où m'avait entraîné un jeune Arabe à l'échiquier de cristal sur lequel un saint roi perdait une croisade. Au port, les voiles lourdes n'attendaient que ma lecture pour se gonfler et aller se fixer dans l'arrière-paysage d'une moralité légendaire, peinte par un maître flamand. Indifférent ? Sans doute l'étais-je, car ces choses, ces images, ce puzzle perpétuellement détruit et instantanément reconstitué m'appartenaient de toute éternité. Comme le roi Louis, j'étais piégé dans le texte transformé en échiquier. L'écoulement du texte était devenu l'écoulement d'un soir de ma vie. Étais-je Achille ? Étais-je la tortue ? C'était l'état d'alerte en tout cas. Jean-Marie Blas de Roblès est un écrivain qui a réfléchi sur l'approche du caché. Il s'est perdu dans la bibliothèque de Babel où en déplaçant quelques vieux in folio qui sont notre mémoire, il a fait cohabiter l'Alighieri avec l'auteur du Tao-te-King ; il connaît le jardin au sentier qui bifurque mais, plus que tout, l'humidité d'un adjectif, la sournoise perversité d'un adverbe, le miracle secret du mot. Saluons son entrée en littérature. Puisque son domaine est l'apocryphe et le singulier, il n'est pas à douter que son nom ait été prévu ? pourquoi pas déjà inscrit ? à côté de celui de Dame Marguerite-la gnostique et de Cioran-le-Dace sur le grand répertoire de nos modernes hérésiarques ».

Pierre Combescot

*

Le Figaro, 9 février 1982

Un nouveau roi de la nuit

« Je ne connais pas Jean-Marie Blas de Roblès et je ne pense pas que vous connaissiez ce docteur en philosophie de vingt-huit ans qui débute en littérature par un recueil de nouvelles, La Mémoire de riz, qui restera certainement dans ce coin de votre mémoire où séjournent déjà d'autres recueils comme Le Musée noir ou Le Soleil des loups d'André Pieyre de Mandiargues. De ce maître, l'élève semble avoir retenu les leçons et les conseils prodigués dans la préface du Musée noir :
« Allez en forêt saisir le midi frémissant des clairières ; découvrez le minuit des carrières à l'abandon, des plages retirées où s'enjolivent de lune les menues alluvions déposées par le flot ; explorez les gares, les passages, les souterrains des grandes villes, (...) les foires à la brocante, les théâtres vieillis (...). »
Jean-Marie Blas de Roblès a parcouru ce monde du merveilleux et joué sur ce théâtre du fantastique dont il manipule les ficelles, les techniques, les personnages, les décors, sans défaillance aucune. D'emblée, l'élève se révèle l'égal du maître, un nouveau roi de la nuit. Beaucoup de ses nouvelles débutent dans la nuit, nuit parisienne ou provençale. Cet univers nocturne constitué en apparence, par une lampe, un livre, un verre de porto, se peuple très rapidement des plus inquiétantes créatures : prestidigitateur qui assassine des tourterelles, moine un peu fou, antiquaire frénétique, jeune Grecque se changeant en île et Saint-Louis surgissant de l'histoire pour communiquer au narrateur sa passion du jeu des échecs...
La nouvelle qui donne son titre au recueil, La Mémoire de riz, est un exemple de ce que l'on peut écrire de mieux en mélangeant soigneusement le fantastique, le symbolique et l'ésotérique. Sur quelques grains de riz, sont inscrites les réponses à toutes les questions que se posent ou se poseront les hommes. Ces grains de riz seront dérobés à leur propriétaire par une ravissante idiote qui les dévorera jusqu'au dernier sur lequel est inscrit un dernier mot, mo, qui, en chinois, vous le savez, signifie rien.
Visionnaire, Jean-Marie Blas de Roblès sait nous imposer ses visions. Après avoir lu Le Pat ou l'enfer du décor, il sera difficile d'imaginer le cimetière du Père-Lachaise autrement qu'à travers la description qu'il nous en donne : « Une ville abandonnée, une cité repue de temples et dont les toits, les flèches, les coupoles sont les récifs insolites que délave et caresse une houle très vaste de grands arbres. Une ville asservie, enlacée, comme reprise enfin par d'anciennes amours végétales (...). »
Enfer ou envers du décor, Jean-Marie Blas de Roblès en connaît tous les secrets. C'est le géographe parfait de « ce pays d'ombres et de reflets » que Mandiargues évoquait dans sa préface du Musée noir ».

Jean Chalon

*

Le Figaro Magazine, 3 avril 1982

Début en fanfare

« Le meilleur signe de vitalité que puisse nous donner la jeune littérature est dans sa liberté. J'aime les premiers livres quand ils témoignent d'une saine indifférence aux terrorismes qui ont corseté les nouveaux venus pendant vingt ans. Par exemple, ces semaines-ci, les nouvelles de Jean-Marie Blas de Roblès, La Mémoire de riz, et le premier roman de Bruno Racine, Le Gouverneur de Morée. Ce sont deux livres « intemporels », de facture classique, écrits avec ambition et, comment dire ? avec une certaine hauteur.
Les dix-huit « contes » de Blas de Roblès jouent sur les pouvoirs du fantastique, de la métamorphose, de l'horreur du trompe-l'?il. Il y a là, dans les meilleures pages, des réussites qui évoquent Gobineau ou Mme Yourcenar (...) ».

François Nourricier

*

Actuel, Pochette surprise : 90 coups de génie, 1982

Hyper-responsable

« Les nouvelles, ça vend pas ».
"C'est ce que disent tous les éditeurs aux jeunes auteurs qui se risquent à ce genre d'acrobaties littéraires. Mais à 28 ans, Jean-Marie Blas de Roblès s'est entêté à publier un recueil de contes philosophiques. Eh oui! Des histoires courtes pour vous qui voulez lire vite mais en épaisseur.
Vous avez un quart d'heure de trajet en métro ? Trouvez-vous une place assise et partez avec de Roblès à Aigues-Mortes, dans la résidence d'hiver du Roi de France pour une magistrale partie d'échecs entre Saint-Louis et le Prince des Bédouins. Vous n'avez que quatre minutes à attendre votre tour chez le dentiste ? C'est suffisant pour entrer dans la peau du jeune marin qui hait tellement le capitaine du port et désire si fort sa mort que celle-ci va se produire sous ses yeux. Tous les personnages de Jean-Marie Blas de Roblès ont une même philosophie : L'homme est responsable de tout ce qui lui arrive, même des accidents. Allons, surveillez-vous de près."

ACTUEL

*

La Croix, 3 avril 1982

Un vagabond de la logique

« Il semblait n'ordonner qu'avec peine ses idées, comme s'il découvrait lui-même au fur et à mesure le sens de cette discussion, ce vers quoi elle nous acheminait. La remarque ainsi faite par le narrateur de l'Échiquier de Saint-Louis ? l'un des 18 contes de la Mémoire de riz ? résume presque toutes les situations de ce premier livre d'un auteur de 28 ans. Deux personnages dialoguent, comme on joue aux échecs, faisant l'un et l'autre, en reflet l'un de l'autre, avancer leurs figures dans une partie dont l'issue reste, quoi qu'il en soit, fixée par une force tierce.
Cette manipulation de la réalité n'a pourtant rien d'abstrait ni de gratuit. Le jeu ne se fait pas à coups de concepts, mais bien à coups d'idées-images, d'idées-chair qui mettent en jeu la vie et la mort. Eléazard, héros du premier conte, L'illusionniste, offre aux habitants d'un petit village de Provence une prestidigitation cruelle, voire même sanglante, qu'ils observent avec fascination, incapables de dominer le vertige où réel et chimère s'entrelacent.
Eléazard, comme Jean-Marie Blas de Roblès, et la plupart des acteurs de ces récits, est d'ailleurs un de ces « vagabonds de la logique et de l'imaginaire, de la méditation » pour qui le jeu reste proche du tarot ou de la cérémonie initiatique. Cela se passe, autour des deux interlocuteurs, dans les mots comme dans le cadre qui amplifie ces mots : une cabine de navire, en pleine tempête où règne « la subtile harmonie de tons, l'intensité calme et humaine de ces peintures hollandaises où l'on distingue derrière une porte qui s'entrebâille les ustensiles rutilants d'une cuisine » ; des pièces chargées d'ors, d'ombres et d'insolites objets, souvent enrichies d'un âtre ouvert sur les flammes à la façon d'une gueule de dragon...
Chaque conte exprime de la sorte l'une des facettes du reflet, et le lecteur comprend bientôt que l'inconnu, entre les doigts duquel sont les fils de l'histoire a autant de visages que nous portons en nous de mystères. C'est le thème central du beau conte qui donne au recueil son titre : la Mémoire de riz dans lequel un maître chinois, promis au supplice, confie, en pleine Renaissance, à un voyageur anglais 5000 grains de riz. Grains étranges où sont inscrits des caractères, et dont chacun semble une bibliothèque : véritable texte de la mémoire du monde qui révèle le sens à celui qui sait le déchiffrer, mais lui ôte toute mémoire, et toute durée... Illuminé à chaque lecture, le malheureux Anglais devra sans cesse revenir à cette tâche car, sitôt les yeux levés, il oublie tout et ne peut rien en dire.
Dans ce monde, les reflets jouent donc un rôle trouble. La mort rôde autour de ces savoirs trop vastes. Les femmes, elles-mêmes, n'y sont que des chimères ou d'insaisissables promesses, plus proches de Mélusine et du monde animal que de la femme éternelle à laquelle le moine du Reliquaire de Santorin devra sa perte. Admirable juxtaposition de science excessive et de primitivité, comme si la prolifération de la première se payait par une véritable paralysie de la seconde. Le château des symboles s'édifie sur un sombre socle et l'océan cache des abysses où prospèrent nos monstres à semblance féminine.
La Mémoire de riz serait alors l'allégorie, à la fois ironique et mélancolique, d'une « culture » devenue folle pour mieux ignorer les questions véritables. Questions auxquelles l'art n'offre peut-être que des faux-fuyants.
C'est dire, en tout cas, la dimension de ces contes où le lecteur découvrira mieux qu'un talent : une Véritable « matière » (au sens où l'on dit « matière de Bretagne »). Ici converge un univers à la fois andalou et septentrional dont l'alliage semble neuf. Tout juste y relèvera-t-on de menues hétérogénéités de style, fort faciles à résoudre ».

J.-M. de Montremy

*

Le Magazine Littéraire, juin 1982

Fantastique :

Sur des distances courtes, trois maîtres du macabre, du vampirisme et de l'illusion.


« (...) Pourtant la véritable révélation est le livre de Jean-Marie Blas de Roblès, La Mémoire de riz. Ici, le réel est comme pris par la bande, sinon détourné, du moins reconsidéré sous des jours imprévus, imprévisibles. Les dix-huit contes qui composent le livre sont tous déroutants : ils désaxent, font dérailler les lieux communs, les habitudes de voir, de sentir les gens, les lieux, les souvenirs et même les sens. Et s'ils fascinent, c'est sûrement parce que l'auteur oriente certains des thèmes du fantastique traditionnel (l'illusion, le vampirisme, le dédoublement) vers des directions nouvelles, dans une perspective philosophique qui déconcerte toujours. Parfois, on songe à certains textes de Borges, entre autres dans La Mémoire de riz, où tout le savoir du monde est miraculeusement conservé sur des grains de riz, on pense à Calvino, si ce n'est aux conteurs romantiques (par exemple dans les procédés utilisés : deux hommes se parlent et l'un des deux se met à raconter une histoire) mais on n'a jamais le sentiment que l'auteur se plie à ses modèles et à ses références. Tout, au contraire, est purifié dans une langue magnifique, par une alchimie de l'imagination, à travers des récits dans le vrai sens du terme qui ont le don à la fois d'intriguer, de ravir, d'étonner, comme des thrillers en miniature.
Jean-Marie Blas de Roblès est jeune (il est né en 1954). D'ores et déjà, son recueil force l'adhésion et témoigne que le fantastique de langue française a une séduisante vitalité ».

Jean-Baptiste Baronian

Dessin de Lamouche
Dessin de LAMOUCHE