Jean-Marie Blas de Roblès

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L'impudeur des choses

Roman

(Éditions du Seuil, Paris, 1987)

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Au hameau des Ribières, un village abandonné près de Rognes, en Provence, trois personnages, qu'un même abandon a réunis, nouent leur vie en une étrange absence de Providence : Loisinger, peintre un peu fou et éthéromane, que passionne la putréfaction ; Séraphin Pouzigue, garde champêtre crasseux qui vit au milieu d'un troupeau d'oies avec sa chienne Thérèse ; et enfin Féli, mon fils si on peut dire, selon Séraphin, mais que Loisinger a rebaptisé « Poisson vague ».

Les événements installent l'horreur, mais comme à rebours. Les tarots, les miroirs, les animaux pourrissants, l'anamorphose constante de la vision du monde, la décadence, l'ésotérisme, n'obscurcissent rien, ne ralentissent rien. A travers l'énigme du paysage pluvieux, se déploie le faste très élaboré d'une écriture qui doit beaucoup à la fois aux poètes baroques et minutieux du XVIIe siècle, et au dandysme de l'auteur qui ne pose à rien d'autre qu'à l'observateur froid, un peu distant, qui va précipiter, par ruses successives, ses acteurs éperdus dans l'abîme final. Comme si, pour de tels êtres, le monde ne pouvait prouver son sens qu'en leur présentant leur propre mort. Autrement, comment l'horreur, dans laquelle on se contemple fasciné, pourrait-elle être dite, racontée, dénouée enfin, comme splendeur?

 

 

 

 

 

Revue de presse :

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Le Monde
L'Express
Roman
Révolution




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Le Monde, 16 octobre 1987.
Le Monde des livres

Un miroir peut en cacher un autre

Le hameau des Ribières, en Provence, est bizarrement peuplé de personnages esseulés. Loisinger, artiste éthéromane « incompris », est passionné par la putréfaction et les écorchés de cire du musée de la Specola à Florence. Séraphin Pouzigue, son unique voisin, garde-champêtre éthylique et zoophile, n'existe, semble-t-il que pour assurer la double garde d'un château manifestement hanté et d'un garçon de treize ans (« son fils, si on peut dire »), aveugle et muet, les membres disjoints. Un « poisson vague », comme le surnomme Loisinger... Un ange en enfer.
Le récit, violent par les thèmes qu'il aborde, fortement baroque, est comme un labyrinthe de miroirs où la vérité, pudique et cachée, ne s'entr'aperçoit que de biais (excepté la mort, impudeur ambiante, toujours vue de face). Ces jeux de glaces auxquels se livre l'auteur avec amusement sont autant de butoirs sur lesquels viennent s'échouer les personnages, pris au piège. Quel est donc le tain qui réfléchira le sens intelligible des gravures abstraites de Loisinger ? Quel est celui qui mettra au jour les rapports troubles qui lient le « vieux » Séraphin à l'ex-maîtresse du château hanté ?
Dans ce premier roman, Jean-Marie Blas de Roblès est comme un poisson dans l'eau. Malin, il a observé ses congénères : le baliste, « poisson arbalète », n'attaque pas le reflet de son image lorsqu'on place un miroir inquisiteur dans son territoire. Il contourne l'obstacle et finit par l'ensabler. Le mérou, lui, fonce. « Les humains, explique-t-il, sont comme le baliste, ils préfèrent enterrer les miroirs, plutôt que d'en affronter les reflets. »
Cette sociologie aquatique nous enseigne là les deux attitudes opposées que l'on adopte face à la vérité voilée, face à la pudeur des choses : la pratique de la « politique de l'autruche » (ne pas chercher plus loin que le simple reflet de la vérité) ou la lutte don-quichottesque contre les miroirs de la réalité, au risque de briser celui qui fait face pour en découvrir inéluctablement un autre, derrière. Contrairement à son héros qui note hâtivement les phrases incongrues, vides de sens, sorties sans lien de son esprit, Jean-Marie Blas de Roblès sait parfaitement manier une écriture riche et minutieuse. Elle peut être en temps voulu celle du rêve qui obsède, du surnaturel qui rôde ou de la pensée qui sombre dans les abysses. Si vraie que, à le lire, on se sent aussi pris au piège.

Jean-Michel Dumay

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L'Express, du 2 au 8 octobre 1987

Beau comme un monstre

Il y a cinq ans, un mince recueil, « La Mémoire du riz et autres contes » (Seuil), signalait Blas de Roblès (33 ans) à l'attention de quelques-uns ; ceux-ci n'ont pas oublié cette poignée de nouvelles insolites morbides, violemment dérangeantes, qualificatifs qui conviennent tout à fait à ce premier roman. Roman ? Plutôt une succession d'images et de visions, à la manière de Gustave Doré lorsqu'il illustrait « L'Enfer », de Dante. Il n'est pas indifférent de savoir, pour pénétrer dans cet ouvrage surgi, sinon de nulle part, tout au moins d'un ailleurs fort éloigné de la production romanesque française courante, que Blas de Roblès enseigna dans le Nordeste brésilien, puis en Chine ; il est aujourd'hui en poste à Palerme. La richesse du livre doit, en effet, autant au rituel vaudou, pour le sort réservé aux animaux (mulot décomposé, lézard de mer, piranha, oursin, tourterelle pondant ses ?ufs dans un crâne de cheval : tout un somptueux bestiaire pictural), qu'à un Extrême-Orient jadis grand coupeur de têtes ? l'une des obsessions du héros et, peut-être, de l'auteur ? et aux catacombes siciliennes quant à l'atmosphère, putride et mortifère. « L'Impudeur des choses », certes, mais d'abord leur lent pourrissement.
Il est vrai que Loisinger (« singer la loi » ?) est un peintre-graveur dont la vision du monde s'est déformée peu à peu sous l'influence de l'alcool, de l'éther, de la cocaïne, autrefois. Isolé dans un village abandonné de Provence, il dérive entre « l'eldorado de ses cauchemars et l'enfer hollywoodien de la réalité ». Le livre dresse le cruel, l'atroce inventaire de ses errances nocturnes sous un ciel noir de fantasmes où passent des éclairs d'obscénité. Pour l'accompagner un moment, deux lamentables créatures : Séraphin, le garde champêtre zoophile, et son fils de 13 ans, larve humaine aveugle de naissance, dont le faciès de pékinois évoque au peintre quelque Ménine de Velázquez.
C'est dans cet environnement hostile, parfois monstrueux, ici éclairé par Holbein, plus loin assombri par Magritte, que, face à ses démons d'artiste plus ou moins raté, Loisinger se livre à la « démesure de ce qui l'étreint ». Ainsi le surprendra-t-on à se souvenir des cuisines de l'hôpital psychiatrique qu'il devait, adolescent, nettoyer, cracher du feu dans un cimetière, s'adonner à la nécrophilie, vouer un culte aux entrailles d'un mouton égorgé.
Les palais sensibles chercheront sous d'autres couvertures des saveurs plus délicates. Ceux que n'effraient point le macabre ou l'immonde goûteront ces tableaux d'une exposition (de soi ?) qui vont à l'essentiel. À savoir que la vérité passe par un regard de voyeur et que la beauté, souvent, réside en des lieux, des actes et des choses dont nos yeux se détournent. Loisinger, le héros, atteint l'une et l'autre par sa mort, et Blas de Roblès, par ce livre baroque, distant et calme, qui tire de nos pensées les moins avouables une volupté de l'horreur.

Michel Grisolia

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Roman, Mars 1988

Autant l'évocation d'horreurs dans la réalité risque encore d'émouvoir, autant dans une fiction peut-elle être considérée aujourd'hui comme sans effet, sinon gratuite. C'est donc un vrai défi d'émotion que L'impudeur des choses, le premier roman (mais pas le premier livre) de Jean-Marie Blas de Roblès. Car l'obscénité et la pudeur sont des valeurs qui, tout au moins en art, et plus particulièrement en littérature, semblent devoir constituer un couple dont la monstruosité n'est plus à démontrer. On n'accepte d'ailleurs un récit pouvant susciter la gène, le dégoût, la honte, voire une quelconque condamnation morale qu'au nom d'une vision capable de supplanter toute réaction hostile ou désabusée. Là est bien sur la réussite indiscutable de ce roman de la nécessité duquel on n'arrive pas à douter.
Ce n'est certes pas par hasard que l'artiste peintre Loisinger est venu s'exiler au hameau des Ribières, village abandonné près de Rognes, en Provence. Son besoin de solitude et ses difficultés financières justifient son choix. Plutôt se nourrir de nouilles et de café et poursuivre en paix un travail exigeant que hantent, depuis longtemps, les manifestations de la décomposition. Cadavres et charognes n'ont, en principe, plus de secrets pour lui !
Dans ce hameau, un seul voisin : Séraphin Pouzigue, soi-disant garde champêtre, qui vit seul avec ses animaux, sa chienne Thérèse et une créature difforme, Féli, son fils, condamné depuis treize années à végéter, aveugle et handicapé, dans une brouette. Dès l'installation du peintre et la promiscuité inévitable vont naître entre les deux hommes des relations inextricables, malgré leur mépris et leur méfiance réciproques. La progression dramatique, ainsi qu'une connaissance plus grande de l'univers, concret et mental, de Loisinger (on ne quitte pas son point de vue, en dépit d'un discours apparemment froid et objectif) donnent aux comportements, parfois incompréhensibles à priori, des personnages, une dimension humaine d'une rare véracité. Les cauchemars de Loisinger (nocturnes et aussi diurnes) que l'éther vient de temps à autre amplifier au lieu de les chasser, ses expériences artistiques et ses évasions dans des divagations morbides ou des souvenirs d'une vie amoureuse ratée lui font en même temps désirer et redouter des présences invisibles que les turpitudes et secrets mal gardés de son alcoolique voisin lui procurent peu à peu. De plus, Loisinger adopte à sa façon Féli, qu'il appelle d'emblée Poisson Vague. Il s'attache même à lui plus que de raison ! Il serait vain d'évoquer ici et d'énumérer toutes les scènes insoutenables que l'auteur, du début jusqu'à la fin, enchaîne en toute vraisemblance en laissant s'installer un crescendo dans l'horreur dont il exploite l'innommable beauté. Il est vrai que les obsessions esthétiques de Loisinger vont trouver dans sa confrontation avec le présent et le passé de Pouzigue un terrain de prédilection que le thème du miroir, magistralement maîtrisé, parachève jusqu'aux conséquences les plus perverses. L'art de l'auteur consiste également à montrer que, non seulement les tentations et tentatives de Loisinger sont extravagantes, presque proches de la folie, mais que la réalité lui en offre un écho au-delà même de la conception qu'il peut en avoir. Ainsi les indices et les soupçons semés afin d'anticiper les défenses ou les projections du lecteur n'empêchent ni de satisfaire l'attente créée ni la surenchère de l'événement attendu. Les hésitations du récit sont toujours feintes par souci de diversions passagères. Ainsi les anagrammes ou contrepèteries qui viennent souvent occuper l'esprit du peintre (et rompre la logique de la linéarité du récit) témoignent du pouvoir exorbitant d'un langage dont on ignore les tenants et les aboutissants. Cette réflexion incidente et permanente sur l'écriture contribue bien sûr à intensifier les tendances ésotériques du personnage (Pouzigue, lui, use des tarots !), mais aussi à l'innocenter. Sa détérioration intérieure n'en est que plus insidieuse, tout comme celle de son tableau, son chef-d'?uvre en quelque sorte, dont l'humidité du climat ne peut être tenue seule pour responsable.
Ou n'en finirait pas, de toute façon, de relever toutes les richesses narratives de ce roman qui parvient à faire admettre, en dehors de toute complaisance et duplicité, les multiples anamorphoses de destins incompatibles et pourtant liés jusqu'à l'absurde d'une condition humaine où l'obscène et le sublime semblent soumis aux mêmes lois. Un roman qui ne laisse pas indemne, assurément.

Serge Safran

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Révolution, 1987


Éloge de la profanation

Anamorphose : déformation d'un objet dont l'identité ne se révèle qu'à la lumière des règles mêmes qui ont présidé à son aberration (1). Un exemple parfait en est donné dans le tableau de Hans Holbein, les Ambassadeurs. Une chose oblongue et grise flotte au pied des dignitaires. La rigueur de l'ouvrage semble contredite par cette apparition. L'anomalie se résout si le regard obéit à l'angle et la distance voulus par le peintre. La chose est représentation pervertie d'un crâne humain. Ainsi peut se déchiffrer le livre de Jean-Marie Blas de Roblès, L'Impudeur des choses, comme un récit corrompu, déformé, dont la restitution est soumise à d'inquiétantes lois.
À l'inverse, il est certains portraits trop lisibles. « Mais à peine franchi un seuil indéfinissable, le visage éclatait positivement. se désintégrait en une multitude de parcelles aisément identifiables. » Telles sont les ?uvres de Loisinger qui organise insectes, bouts de cadavres et membres animaux pour composer un visage d'homme. Tel est encore le roman : une mosaïque macabre, baroque, qui creuse l'espace entre dégoût et désir.
Loisinger, peintre éthéromane reclus dans le hameau provençal des Ribières, est fasciné par la chair dépravée. Il s'attache à Féli, fils de son unique voisin, le crasseux Séraphin Pouzigue. Féli est un enfant larvaire, aveugle, au corps disloqué. Il devient pour Loisinger cette masse ectoplasmique, abyssale d'Holbein : une anamorphose vive, réalisée. Loisinger peint la chair morte, il observe le mouvement de sa décomposition. La difformité et la putréfaction sont les degrés ultimes de l'anamorphose, mais nulle règle ne rendra le corps, profané irrémédiablement. Loisinger est à la recherche de cette clef divine : rétablir l'intelligibilité du monstrueux, sa raison d'être.
Le meurtre d'une chienne, Thérèse, malheureuse compagne de Séraphin Pouzigue, emballe le mécanisme. Loisinger voit aboutir son rêve atroce, d'une manière tout autre qu'il ne l'avait espérée. Blas de Roblès retourne son roman comme un gant, délicatement. Avec la main à l'intérieur. Âmes. sensibles s'abstenir, quant aux curieuses et un tant soit peu coupables : « Mais nul n'a connu la vraie saveur de l'orange, pensa Loisinger, qui n'a jamais perçu en elle l'anagramme perverse de l'organe... »

Manuel Joseph

(1). Pour en savoir plus sur le procédé, une étude de Jurgis Baltrusaïtis, Anamorphoses, Flammarion.

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