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(Éditions du Seuil, Paris, 1987)
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Au hameau des Ribières, un village abandonné près de Rognes, en Provence, trois personnages, qu'un même abandon a réunis, nouent leur vie en une étrange absence de Providence : Loisinger, peintre un peu fou et éthéromane, que passionne la putréfaction ; Séraphin Pouzigue, garde champêtre crasseux qui vit au milieu d'un troupeau d'oies avec sa chienne Thérèse ; et enfin Féli, mon fils si on peut dire, selon Séraphin, mais que Loisinger a rebaptisé « Poisson vague ».
Les événements installent l'horreur, mais comme à rebours. Les tarots, les miroirs, les animaux pourrissants, l'anamorphose constante de la vision du monde, la décadence, l'ésotérisme, n'obscurcissent rien, ne ralentissent rien. A travers l'énigme du paysage pluvieux, se déploie le faste très élaboré d'une écriture qui doit beaucoup à la fois aux poètes baroques et minutieux du XVIIe siècle, et au dandysme de l'auteur qui ne pose à rien d'autre qu'à l'observateur froid, un peu distant, qui va précipiter, par ruses successives, ses acteurs éperdus dans l'abîme final. Comme si, pour de tels êtres, le monde ne pouvait prouver son sens qu'en leur présentant leur propre mort. Autrement, comment l'horreur, dans laquelle on se contemple fasciné, pourrait-elle être dite, racontée, dénouée enfin, comme splendeur?
Revue de presse :

Le Monde
L'Express
Roman
Révolution
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Le Monde, 16 octobre 1987.
Le Monde des livres
Un miroir peut en cacher un autre
Le hameau des Ribières, en Provence, est bizarrement
peuplé de personnages esseulés. Loisinger, artiste éthéromane
« incompris », est passionné par la putréfaction et
les écorchés de cire du musée de la Specola à Florence.
Séraphin Pouzigue, son unique voisin, garde-champêtre éthylique
et zoophile, n'existe, semble-t-il que pour assurer la double garde d'un château
manifestement hanté et d'un garçon de treize ans (« son
fils, si on peut dire »), aveugle et muet, les membres disjoints. Un «
poisson vague », comme le surnomme Loisinger... Un ange en enfer.
Le récit, violent par les thèmes qu'il aborde, fortement baroque,
est comme un labyrinthe de miroirs où la vérité, pudique
et cachée, ne s'entr'aperçoit que de biais (excepté la
mort, impudeur ambiante, toujours vue de face). Ces jeux de glaces auxquels
se livre l'auteur avec amusement sont autant de butoirs sur lesquels viennent
s'échouer les personnages, pris au piège. Quel est donc le tain
qui réfléchira le sens intelligible des gravures abstraites de
Loisinger ? Quel est celui qui mettra au jour les rapports troubles qui lient
le « vieux » Séraphin à l'ex-maîtresse du château
hanté ?
Dans ce premier roman, Jean-Marie Blas de Roblès est comme un poisson
dans l'eau. Malin, il a observé ses congénères : le baliste,
« poisson arbalète », n'attaque pas le reflet de son image
lorsqu'on place un miroir inquisiteur dans son territoire. Il contourne l'obstacle
et finit par l'ensabler. Le mérou, lui, fonce. « Les humains, explique-t-il,
sont comme le baliste, ils préfèrent enterrer les miroirs, plutôt
que d'en affronter les reflets. »
Cette sociologie aquatique nous enseigne là les deux attitudes opposées
que l'on adopte face à la vérité voilée, face à
la pudeur des choses : la pratique de la « politique de l'autruche »
(ne pas chercher plus loin que le simple reflet de la vérité)
ou la lutte don-quichottesque contre les miroirs de la réalité,
au risque de briser celui qui fait face pour en découvrir inéluctablement
un autre, derrière. Contrairement à son héros qui note
hâtivement les phrases incongrues, vides de sens, sorties sans lien de
son esprit, Jean-Marie Blas de Roblès sait parfaitement manier une écriture
riche et minutieuse. Elle peut être en temps voulu celle du rêve
qui obsède, du surnaturel qui rôde ou de la pensée qui sombre
dans les abysses. Si vraie que, à le lire, on se sent aussi pris au piège.
Jean-Michel Dumay
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L'Express, du 2 au 8 octobre 1987
Beau comme un monstre
Il y a cinq ans, un mince recueil, « La Mémoire
du riz et autres contes » (Seuil), signalait Blas de Roblès
(33 ans) à l'attention de quelques-uns ; ceux-ci n'ont pas oublié
cette poignée de nouvelles insolites morbides, violemment dérangeantes,
qualificatifs qui conviennent tout à fait à ce premier roman.
Roman ? Plutôt une succession d'images et de visions, à la manière
de Gustave Doré lorsqu'il illustrait « L'Enfer »,
de Dante. Il n'est pas indifférent de savoir, pour pénétrer
dans cet ouvrage surgi, sinon de nulle part, tout au moins d'un ailleurs fort
éloigné de la production romanesque française courante,
que Blas de Roblès enseigna dans le Nordeste brésilien, puis en
Chine ; il est aujourd'hui en poste à Palerme. La richesse du livre doit,
en effet, autant au rituel vaudou, pour le sort réservé aux animaux
(mulot décomposé, lézard de mer, piranha, oursin, tourterelle
pondant ses ?ufs dans un crâne de cheval : tout un somptueux bestiaire
pictural), qu'à un Extrême-Orient jadis grand coupeur de têtes
? l'une des obsessions du héros et, peut-être, de l'auteur ? et
aux catacombes siciliennes quant à l'atmosphère, putride et mortifère.
« L'Impudeur des choses », certes, mais d'abord leur lent pourrissement.
Il est vrai que Loisinger (« singer la loi » ?) est un peintre-graveur
dont la vision du monde s'est déformée peu à peu sous l'influence
de l'alcool, de l'éther, de la cocaïne, autrefois. Isolé
dans un village abandonné de Provence, il dérive entre «
l'eldorado de ses cauchemars et l'enfer hollywoodien de la réalité
». Le livre dresse le cruel, l'atroce inventaire de ses errances nocturnes
sous un ciel noir de fantasmes où passent des éclairs d'obscénité.
Pour l'accompagner un moment, deux lamentables créatures : Séraphin,
le garde champêtre zoophile, et son fils de 13 ans, larve humaine aveugle
de naissance, dont le faciès de pékinois évoque au peintre
quelque Ménine de Velázquez.
C'est dans cet environnement hostile, parfois monstrueux, ici éclairé
par Holbein, plus loin assombri par Magritte, que, face à ses démons
d'artiste plus ou moins raté, Loisinger se livre à la «
démesure de ce qui l'étreint ». Ainsi le surprendra-t-on
à se souvenir des cuisines de l'hôpital psychiatrique qu'il devait,
adolescent, nettoyer, cracher du feu dans un cimetière, s'adonner à
la nécrophilie, vouer un culte aux entrailles d'un mouton égorgé.
Les palais sensibles chercheront sous d'autres couvertures des saveurs plus
délicates. Ceux que n'effraient point le macabre ou l'immonde goûteront
ces tableaux d'une exposition (de soi ?) qui vont à l'essentiel. À
savoir que la vérité passe par un regard de voyeur et que la beauté,
souvent, réside en des lieux, des actes et des choses dont nos yeux se
détournent. Loisinger, le héros, atteint l'une et l'autre par
sa mort, et Blas de Roblès, par ce livre baroque, distant et calme, qui
tire de nos pensées les moins avouables une volupté de l'horreur.
Michel Grisolia
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Roman, Mars 1988
Autant l'évocation d'horreurs dans la réalité
risque encore d'émouvoir, autant dans une fiction peut-elle être
considérée aujourd'hui comme sans effet, sinon gratuite. C'est
donc un vrai défi d'émotion que L'impudeur des choses,
le premier roman (mais pas le premier livre) de Jean-Marie Blas de Roblès.
Car l'obscénité et la pudeur sont des valeurs qui, tout au moins
en art, et plus particulièrement en littérature, semblent devoir
constituer un couple dont la monstruosité n'est plus à démontrer.
On n'accepte d'ailleurs un récit pouvant susciter la gène, le
dégoût, la honte, voire une quelconque condamnation morale qu'au
nom d'une vision capable de supplanter toute réaction hostile ou désabusée.
Là est bien sur la réussite indiscutable de ce roman de la nécessité
duquel on n'arrive pas à douter.
Ce n'est certes pas par hasard que l'artiste peintre Loisinger est venu s'exiler
au hameau des Ribières, village abandonné près de Rognes,
en Provence. Son besoin de solitude et ses difficultés financières
justifient son choix. Plutôt se nourrir de nouilles et de café
et poursuivre en paix un travail exigeant que hantent, depuis longtemps, les
manifestations de la décomposition. Cadavres et charognes n'ont, en principe,
plus de secrets pour lui !
Dans ce hameau, un seul voisin : Séraphin Pouzigue, soi-disant garde
champêtre, qui vit seul avec ses animaux, sa chienne Thérèse
et une créature difforme, Féli, son fils, condamné depuis
treize années à végéter, aveugle et handicapé,
dans une brouette. Dès l'installation du peintre et la promiscuité
inévitable vont naître entre les deux hommes des relations inextricables,
malgré leur mépris et leur méfiance réciproques.
La progression dramatique, ainsi qu'une connaissance plus grande de l'univers,
concret et mental, de Loisinger (on ne quitte pas son point de vue, en dépit
d'un discours apparemment froid et objectif) donnent aux comportements, parfois
incompréhensibles à priori, des personnages, une dimension humaine
d'une rare véracité. Les cauchemars de Loisinger (nocturnes et
aussi diurnes) que l'éther vient de temps à autre amplifier au
lieu de les chasser, ses expériences artistiques et ses évasions
dans des divagations morbides ou des souvenirs d'une vie amoureuse ratée
lui font en même temps désirer et redouter des présences
invisibles que les turpitudes et secrets mal gardés de son alcoolique
voisin lui procurent peu à peu. De plus, Loisinger adopte à sa
façon Féli, qu'il appelle d'emblée Poisson Vague. Il s'attache
même à lui plus que de raison ! Il serait vain d'évoquer
ici et d'énumérer toutes les scènes insoutenables que l'auteur,
du début jusqu'à la fin, enchaîne en toute vraisemblance
en laissant s'installer un crescendo dans l'horreur dont il exploite l'innommable
beauté. Il est vrai que les obsessions esthétiques de Loisinger
vont trouver dans sa confrontation avec le présent et le passé
de Pouzigue un terrain de prédilection que le thème du miroir,
magistralement maîtrisé, parachève jusqu'aux conséquences
les plus perverses. L'art de l'auteur consiste également à montrer
que, non seulement les tentations et tentatives de Loisinger sont extravagantes,
presque proches de la folie, mais que la réalité lui en offre
un écho au-delà même de la conception qu'il peut en avoir.
Ainsi les indices et les soupçons semés afin d'anticiper les défenses
ou les projections du lecteur n'empêchent ni de satisfaire l'attente créée
ni la surenchère de l'événement attendu. Les hésitations
du récit sont toujours feintes par souci de diversions passagères.
Ainsi les anagrammes ou contrepèteries qui viennent souvent occuper l'esprit
du peintre (et rompre la logique de la linéarité du récit)
témoignent du pouvoir exorbitant d'un langage dont on ignore les tenants
et les aboutissants. Cette réflexion incidente et permanente sur l'écriture
contribue bien sûr à intensifier les tendances ésotériques
du personnage (Pouzigue, lui, use des tarots !), mais aussi à l'innocenter.
Sa détérioration intérieure n'en est que plus insidieuse,
tout comme celle de son tableau, son chef-d'?uvre en quelque sorte, dont l'humidité
du climat ne peut être tenue seule pour responsable.
Ou n'en finirait pas, de toute façon, de relever toutes les richesses
narratives de ce roman qui parvient à faire admettre, en dehors de toute
complaisance et duplicité, les multiples anamorphoses de destins incompatibles
et pourtant liés jusqu'à l'absurde d'une condition humaine où
l'obscène et le sublime semblent soumis aux mêmes lois. Un roman
qui ne laisse pas indemne, assurément.
Serge Safran
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Révolution, 1987
Éloge de la profanation
Anamorphose : déformation d'un objet dont l'identité
ne se révèle qu'à la lumière des règles mêmes
qui ont présidé à son aberration (1).
Un exemple parfait en est donné dans le tableau de Hans Holbein, les
Ambassadeurs. Une chose oblongue et grise flotte au pied des dignitaires.
La rigueur de l'ouvrage semble contredite par cette apparition. L'anomalie se
résout si le regard obéit à l'angle et la distance voulus
par le peintre. La chose est représentation pervertie d'un crâne
humain. Ainsi peut se déchiffrer le livre de Jean-Marie Blas de Roblès,
L'Impudeur des choses, comme un récit corrompu, déformé,
dont la restitution est soumise à d'inquiétantes lois.
À l'inverse, il est certains portraits trop lisibles. « Mais à
peine franchi un seuil indéfinissable, le visage éclatait positivement.
se désintégrait en une multitude de parcelles aisément
identifiables. » Telles sont les ?uvres de Loisinger qui organise insectes,
bouts de cadavres et membres animaux pour composer un visage d'homme. Tel est
encore le roman : une mosaïque macabre, baroque, qui creuse l'espace entre
dégoût et désir.
Loisinger, peintre éthéromane reclus dans le hameau provençal
des Ribières, est fasciné par la chair dépravée.
Il s'attache à Féli, fils de son unique voisin, le crasseux Séraphin
Pouzigue. Féli est un enfant larvaire, aveugle, au corps disloqué.
Il devient pour Loisinger cette masse ectoplasmique, abyssale d'Holbein : une
anamorphose vive, réalisée. Loisinger peint la chair morte, il
observe le mouvement de sa décomposition. La difformité et la
putréfaction sont les degrés ultimes de l'anamorphose, mais nulle
règle ne rendra le corps, profané irrémédiablement.
Loisinger est à la recherche de cette clef divine : rétablir l'intelligibilité
du monstrueux, sa raison d'être.
Le meurtre d'une chienne, Thérèse, malheureuse compagne de Séraphin
Pouzigue, emballe le mécanisme. Loisinger voit aboutir son rêve
atroce, d'une manière tout autre qu'il ne l'avait espérée.
Blas de Roblès retourne son roman comme un gant, délicatement.
Avec la main à l'intérieur. Âmes. sensibles s'abstenir,
quant aux curieuses et un tant soit peu coupables : « Mais nul n'a
connu la vraie saveur de l'orange, pensa Loisinger, qui n'a jamais perçu
en elle l'anagramme perverse de l'organe... »
Manuel Joseph
(1). Pour en savoir plus sur le procédé, une étude de Jurgis Baltrusaïtis, Anamorphoses, Flammarion.
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